Vie première de saint Bernard — Livre II

Traduction française intégrale du livre composé par Arnaud de Bonneval.

Arnaud de Bonneval · Texte français intégral

Vita prima sancti Bernardi

Livre II

PRÉFACE

Certains écrivains, exaltant par leurs louanges les actions des hommes illustres, les ont célébrées en termes solennels, autant que le leur permettaient les efforts de leur haute intelligence et de leur éloquente parole. Lorsque l’auteur et son ouvrage, unis dans une même étreinte, s’accordent par une alliance égale, et que l’intelligence et l’éloquence concourent à ordonner le sujet proposé, l’entreprise réussit : la matière, dignement et méthodiquement disposée, parvient d’un pas assuré à un port calme et paisible. Mais lorsque la sublimité du sujet, naufragée entre les mains d’un artisan inhabile, se brise contre les écueils, et que, l’intelligence défaillant, la présomption de l’auteur s’épuise, on songe trop tard à corriger : ce qui a été répandu parmi beaucoup ne peut plus être ni rappelé ni rectifié, et il serait plus convenable d’effacer la discordance entre l’écrit et les faits que de tenter de l’amender.

En pesant et repassant ces considérations, je crains fort qu’il ne m’arrive ce que je reproche d’ordinaire à l’imprudence de beaucoup : dépourvus de savoir et d’éloquence, ils se précipitent pour écrire et, à force de se moucher vigoureusement, font jaillir le sang. Si donc j’entreprends moi aussi ce qui me dépasse, je m’exposerai à la dérision. Qui suis-je, en effet, pour aspirer à écrire les actions du très saint Bernard, abbé de Clairvaux, lui qui, de notre temps, resplendit par une vie religieuse et une doctrine singulières, dont le parfum répandu remplit l’Église universelle, et dont la grâce, par l’action du Seigneur, se manifeste en signes et en miracles ? Combien d’hommes lettrés, de rhéteurs, de philosophes les écoles de ce siècle n’ont-elles pas envoyés dans son monastère pour y embrasser la vie contemplative et les mœurs divines ! Quelle discipline n’y a pas fleuri, là où se trouvaient des essaims de maîtres et des hommes remarquables, distingués par une intelligence exercée, qui, appliqués aux études divines, s’instruisent et s’enflamment mutuellement par les multiples gages de la grâce ? Leur communauté unanime chante le cantique des degrés et, montant avec Jacob au sommet de l’échelle, contemple Dieu dans sa beauté, éclatant sous une couronne radieuse.

Assurément, ces hommes, auxquels aucun don de la grâce ne fait défaut, auraient dû assumer ce travail et graver le souvenir de leur vénérable Père : grâce à leur zèle, ils auraient produit une page délectable, qu’ils auraient remise à lire aux disciples comme une réalité vivante, et une consolation perpétuelle aurait été placée auprès des reliques de son corps et de sa parole sacrés. Mais l’humilité de Clairvaux a coutume de rechercher les dernières places et ce qui demeure caché aux hommes. Ces hommes illustres rougissent de livrer au public quelque témoignage sur eux-mêmes ; le mépris et l’abaissement leur procurent davantage de tranquillité que toute dignité offerte, dans laquelle leur profession d’humilité leur paraît courir un danger. Pour ces raisons, se tenant enfermés dans les gonds du silence, ils trouvent plus de joie dans le sac de l’ermitage que dans la chaussure de soie du palais ; ils ne cherchent plus leur gloire dans le style, mais dans la croix. En cela donc, comme dans leurs autres affaires semblables, ils imposent volontiers à autrui le fardeau de leurs travaux.

Maintenant que nous a été enlevé dom Guillaume, de vénérable mémoire, qui consigna fidèlement et pieusement les glorieux commencements de ce saint homme, la demande d’accomplir cet ouvrage est parvenue jusqu’à ma petitesse, et la charité d’une Église bien-aimée m’a imposé de préparer le potage pour les fils des prophètes. Si, par négligence, j’y mêle des coloquintes, Élisée, je l’espère, l’assaisonnera en y jetant un peu de farine, et l’élan de l’obéissance excusera les excès de mon ignorance.

Chapitre premier - Le pontificat d’Innocent II, défendu avec force et succès par l’action de saint Bernard ; le voyage du pontife en Gaule et la résistance opposée à l’empereur

1.

En ce temps-là, le pape Honorius prit le chemin de toute chair. Aussitôt, les cardinaux s’étant divisés lors de l’élection et l’Église s’étant partagée, ceux qui étaient les plus nombreux, les plus sages dans leur jugement, recommandables par leur vie et hommes de vertu - prêtres, diacres et évêques - élurent Innocent, dont la vie, la réputation, l’âge et la science étaient jugés dignes du sacerdoce suprême. L’autre parti, affermissant par la violence et non par la raison ses entreprises honteuses, désigna à part et précipitamment, au moyen de manœuvres frauduleuses, Pierre de Léon, qui aspirait à cette dignité suprême, sous le nom d’Anaclet, puis l’ordonna malgré la résistance des autres.

Ceux qui appartenaient au parti catholique placèrent leur élu, solennellement ordonné, sur la chaire pontificale et le conduisirent dans les lieux où, suivant l’antique coutume, les pontifes romains tiennent leurs séances ; pendant quelque temps, l’honneur dû à la dignité apostolique lui fut rendu. Ils demeuraient alors aux environs du palais du Latran, car leurs propres maisons ne leur offraient plus un séjour sûr : les satellites de Pierre les attaquaient avec une extrême violence. Ne pouvant résister longtemps en cet endroit, ils trouvèrent pour un temps refuge dans les tours de quelques nobles romains alliés à leur cause. Mais ceux-ci ne leur demeurèrent pas fidèles : en peu de temps, la force, la crainte de la multitude téméraire ou l’argent les corrompit.

Pierre disposait en effet, tant par la puissance propre de sa famille que par les alliances de ses partisans, d’une foule si nombreuse que presque toute la ville le suivait, liée à lui par l’argent ou par les avantages reçus. Il avait amassé d’innombrables richesses, aussi bien par les prélèvements de la curie que par les affaires de ses légations, les réservant pour la foire attendue. À cela s’ajoutait l’immense accumulation de la fortune paternelle, jusque-là gardée sous scellés : désormais distribuée au peuple, elle armait une populace vénale pour le licite comme pour l’illicite. Ces ressources épuisées, il arracha des autels mêmes les dons des rois qui ornaient les églises. Comme ces chrétiens profanes craignaient ou rougissaient de briser les calices et de démembrer les crucifix d’or, on dit qu’ils recherchèrent des Juifs qui osassent mettre en pièces les vases sacrés et les images consacrées à Dieu.

Ainsi, engagés pour le crime, chacun à sa mesure, les uns davantage et les autres moins, ils vendirent publiquement leur assentiment à Pierre par des serments communs, exposèrent leurs mains et leurs armes à verser n’importe quel sang et, dans des affrontements quotidiens, poursuivirent de malédictions et de glaives le parti d’Innocent.

2.

Les serviteurs de Dieu tinrent donc conseil. Ne pouvant se défendre par la force humaine, ils choisirent de céder. Ayant secrètement préparé des navires, ils échappèrent par le Tibre à la gueule du lion et à la main de la bête, gagnèrent la mer Tyrrhénienne et, les vents favorables gonflant les voiles, abordèrent heureusement au port de Pise.

À la nouvelle de l’arrivée de si grands hommes et lorsqu’elle connut la raison de leur départ de Rome, Pise se réjouit de voir la gloire du nom romain transférée chez elle : tandis que les autres se gravaient une marque d’infamie perpétuelle, elle se préparait une inscription qui donnerait à son nom une renommée éternelle et impérissable. Les notables et les consuls accoururent, se jetèrent aux pieds du seigneur pape et lui rendirent grâce de les avoir jugés dignes d’un si grand honneur, en choisissant leur ville pour l’illustrer de sa propre présence.

« La ville est à toi, dirent-ils, et nous sommes ton peuple. Nous te servirons à nos frais ; bien plus, la cité mettra à ta disposition tout ce qu’elle possède en réserve pour ton usage. Tu ne trouveras aucune duplicité chez les Pisans : ils ne s’attacheront pas aujourd’hui pour se retirer demain ; ils ne jureront pas aujourd’hui pour rompre demain leur serment. Ce peuple ne convoite ni les pillages domestiques ni les massacres entre concitoyens. Notre nation n’est pas audacieuse chez elle et craintive au-dehors. Nous ne sommes ni esclaves ni maîtres, mais concitoyens et frères, nous prévenant mutuellement par l’honneur au lieu de nous provoquer par des entreprises séditieuses. Chez nous, nous pratiquons la douceur ; les étrangers ont souvent éprouvé notre vaillance. Après avoir vaincu les Africains et soumis les îles Baléares, après avoir triomphé sur terre et sur mer des pirates et des rebelles, nous avons conduit à Pise leurs rois captifs et enchaînés. À ton arrivée, leurs dépouilles et leur mobilier varié décorent les carrefours et les places, et couronnent la ville en fête. »

Après ces paroles, le peuple venant à leur rencontre était si nombreux que la route s’ouvrait à peine devant les arrivants. Avançant lentement, les cardinaux se donnaient à contempler aux matrones, aux jeunes filles et aux enfants qui regardaient par les fenêtres, heureux de les voir enfin en abondance. Répandant leurs bénédictions de part et d’autre, le seigneur pape et sa suite furent conduits avec gloire jusqu’à la collégiale de la bienheureuse Marie et y furent reçus avec honneur.

3.

Avant même que le seigneur pape quittât Rome, des messagers avaient été envoyés en Gaule pour faire connaître à l’Église gallicane le déroulement de la dissension et du schisme provoqués par Pierre, et pour exhorter les évêques à se ceindre afin de châtier cette présomption, à condamner le parti schismatique et à souscrire à l’unité. Mais les évêques ne connaissaient pas encore pleinement la suite des événements, et nul n’osa donner séparément son assentiment avant qu’une assemblée générale, réunie à Étampes, décidât en commun ce qu’il fallait recevoir et ce qu’il fallait condamner.

Alors que les autres régions inclinaient aux schismes, la France ne s’était jamais souillée par une faction semblable, ni par l’accueil d’un Guibert ou d’un Bourdin ; elle n’avait pas consenti aux erreurs des méchants, fabriqué une idole dans l’Église ni vénéré un monstre sur la chaire de Pierre. Dans de telles causes, les édits des princes ne l’avaient jamais effrayée ; elle n’avait pas préféré des intérêts privés au bien commun, ni favorisé des personnes en prenant parti, mais jugé les causes. Lorsque cela avait été nécessaire, elle avait courageusement affronté les persécutions, sans craindre ni les pertes ni l’exil.

Le concile ayant donc été convoqué à Étampes, le saint abbé Bernard de Clairvaux, appelé spécialement par le roi de France lui-même et par les principaux pontifes, y vint, comme il l’avoua ensuite, dans une crainte et un tremblement considérables, car il n’ignorait ni le danger ni le poids de l’affaire. Sur la route, Dieu le consola en lui montrant, dans une vision nocturne, une grande Église chantant d’un même accord les louanges de Dieu ; il en conçut l’espérance certaine que la paix adviendrait.

Arrivés sur les lieux, après avoir d’abord célébré un jeûne et répandu devant Dieu leurs prières, le roi, les évêques et les princes s’assirent pour traiter de la question. Tous n’eurent qu’un conseil et qu’une décision : confier l’affaire de Dieu au serviteur de Dieu et faire dépendre toute la cause de sa bouche. Malgré sa crainte et son tremblement, Bernard, se rendant aux exhortations d’hommes fidèles, accepta cette charge. Il exposa soigneusement le déroulement de l’élection, les mérites des électeurs, la vie et la réputation du premier élu ; puis il ouvrit la bouche et l’Esprit Saint la remplit. Parlant seul par la bouche de tous, il déclara qu’Innocent devait être reçu par tous comme souverain pontife. Tous acclamèrent ensemble la validité de ce jugement et, après avoir chanté à Dieu les louanges accoutumées, promirent désormais obéissance et souscrivirent unanimement à l’élection d’Innocent.

4.

Pendant ce temps, le pape, après avoir réglé avec autorité de nombreuses affaires à Pise, en Toscane et dans d’autres provinces, prit congé des Pisans en leur rendant grâce. Il gagna la Provence par mer, traversa la Bourgogne et parvint à Orléans, où les évêques vinrent à sa rencontre et où Louis, très pieux roi des Francs, le reçut avec empressement et honneur. De là, Geoffroy, évêque de Chartres et homme de grandes vertus, le conduisit à Chartres. Henri, glorieux roi des Anglais, s’y présenta également devant lui avec une très nombreuse suite d’évêques et de grands. Le vénérable Abbé, envoyé auprès de ce roi, l’amena lui aussi au pape ; il eut beaucoup de peine à lui persuader de recevoir Innocent, car les évêques d’Angleterre l’en dissuadaient absolument. Comme le roi regimbait et refusait de toutes les manières, Bernard lui dit : « Que crains-tu ? Crains-tu de commettre un péché si tu obéis à Innocent ? Songe à la manière dont tu répondras devant Dieu de tes autres péchés ; celui-ci, laisse-le-moi : que ce péché retombe sur moi. » Persuadé par cette parole, ce roi si puissant sortit de son royaume pour aller à la rencontre du seigneur pape jusqu’à Chartres. Beaucoup de choses y furent dites et accomplies, et de nombreuses affaires séculières et ecclésiastiques y furent réglées.

5.

Entre-temps, les légats du seigneur pape revinrent de Germanie, apportant l’assentiment et les lettres des évêques et du roi, ainsi qu’une demande publique : qu’il passât chez eux et leur accordât sa présence tant désirée. Ils s’étaient facilement laissé persuader de recevoir celui que les autres avaient déjà reçu. Mais l’amour et la dévotion de l’Église gallicane retenaient le pape : tous, individuellement et ensemble, désiraient la visite apostolique.

Après avoir parcouru la France, il convoqua un concile à Reims, où, après avoir pris de nombreuses dispositions pour l’honneur de Dieu, il couronna roi Louis du vivant de son père, en remplacement de son frère Philippe. Dans toutes ces affaires, le seigneur pape ne souffrait pas que l’Abbé fût séparé de lui : Bernard siégeait avec les cardinaux dans les affaires publiques. Tous ceux qui avaient des affaires le consultaient aussi en particulier et plus secrètement. Il rapportait à la curie ce qu’il avait entendu et accordait sa protection aux opprimés.

Le concile achevé, le seigneur pape rencontra à Liège le roi des Romains. Il fut reçu honorablement, mais cette sérénité s’obscurcit bientôt. Le roi insista avec importunité, jugeant le moment favorable, pour qu’on lui rendît l’investiture des évêques, que l’Église romaine avait retirée à son prédécesseur, l’empereur Henri, au prix de très grands efforts et de nombreux dangers. À cette demande, les Romains furent saisis d’effroi et pâlirent, estimant avoir rencontré à Liège un péril plus grave que celui auquel ils avaient échappé à Rome. Aucun conseil ne se présentait, jusqu’à ce que le saint Abbé se dressât comme une muraille. Résistant audacieusement au roi, il réfuta cette proposition pernicieuse avec une admirable franchise et la réprima avec une admirable autorité.

6.

En revenant de Liège, le seigneur pape voulut visiter lui-même Clairvaux. Il y fut reçu avec une très profonde affection par les pauvres du Christ : ils n’étaient pas ornés de pourpre et de lin fin, ni venus à sa rencontre avec des évangéliaires dorés, mais formaient des rangs vêtus de haillons, portant une croix rugueuse ; ils ne l’accueillirent ni au tonnerre de trompettes retentissantes ni par des acclamations bruyantes, mais par une mélodie contenue. Les évêques pleuraient, le souverain pontife lui-même pleurait, et tous admiraient la gravité de cette communauté : au milieu d’une joie si solennelle, tous gardaient les yeux fixés à terre sans les laisser errer par une curiosité vagabonde ; les paupières abaissées, ils ne regardaient personne et tous les regardaient. Le Romain ne vit dans cette église rien qu’il pût convoiter ; aucun objet n’attira leurs regards et, dans l’oratoire, ils ne virent que des murs nus. L’ambition ne pouvait désirer que leurs mœurs, et une telle proie n’aurait causé aucun dommage aux frères, puisque l’observance emportée n’aurait pu en être diminuée. Tous se réjouissaient dans le Seigneur, et la solennité se célébrait non par les mets, mais par les vertus. On servait du pain complet au lieu de fleur de farine, du moût cuit au lieu de vin doux, des légumes au lieu de turbots, et des légumineuses en guise de toutes délices. Si l’on trouva par hasard un poisson, on le plaça devant le seigneur pape : il profita à la communauté par la vue, non par l’usage.

7.

Le diable en conçut de la jalousie. Incapable de supporter la gloire des serviteurs de Dieu, ennoblis par la présence d’un si grand hôte, il troubla plusieurs frères d’une peur horrible tandis qu’ils psalmodiaient au chœur avec empressement et dévotion, en présence de quelques cardinaux qui se réjouissaient de les entendre et de les voir. L’un d’eux surtout, saisi par le démon, prononça des paroles blasphématoires : « Dites : Je suis le Christ. » Plusieurs autres, effrayés et tremblants, se réfugièrent aux pieds du bienheureux Père. Celui-ci, se tournant vers les autres, leur dit : « Priez. » Puis, en silence, il fit sortir ceux qui paraissaient troublés et les apaisa.

Ainsi le scélérat, qui tentait de transformer en théâtre l’assemblée de piété et de livrer au ridicule l’école de l’innocence, ne put, comme il le pensait, ruiner la réputation des religieux : il ne fit que se trahir lui-même et éprouver la faiblesse de ses efforts. Tout fut apaisé avec une telle rapidité que les personnes qui se tenaient tout près ne surent absolument rien de ce qui était arrivé. L’ennemi malin, promptement réprimandé, fut non seulement incapable de provoquer le scandale qu’il préparait, mais encore de porter l’affaire à leur connaissance.

Il en résulta que les frères se fortifièrent par une garde plus attentive. Clairvaux grandit désormais en mérite, en nombre et en possessions ; les communautés se multiplièrent et la vie religieuse s’étendit sur presque toute la largeur de ce lieu. Dès lors, le saint Abbé lui-même resplendit plus qu’à l’ordinaire par les miracles et les signes.

Chapitre II - Le concile célébré à Pise par Innocent ; les Milanais réconciliés avec l’Église par l’action de Bernard et les possédés qu’il y guérit

8.

Le seigneur pape ne put demeurer longtemps en Gaule. Comme il en était convenu avec le roi Lothaire, il le rejoignit à Rome et fut conduit par la force de l’armée au palais du Latran. Beaucoup de nobles romains fidèles à l’Église le reçurent honorablement. Mais Pierre de Léon, ne prenant pas Dieu pour soutien et entouré de la malice de ses alliés, demeurait dans les tours les plus hautes et les plus sûres. Il déjoua la puissance de Lothaire : en interdisant à ses partisans les rencontres publiques, il ne compromit pas sa sécurité et ne donna pas à ses adversaires l’occasion d’un combat ; toutefois, depuis les hauteurs, il entravait leur libre circulation par des machines et divers obstacles. Il évita obstinément tout entretien avec l’empereur ; ni menaces ni caresses ne le fléchirent, et il n’accepta de personne aucun conseil sur sa situation.

L’empereur laissa donc Innocent à Rome et partit ailleurs. Après son départ, Pierre multiplia ses incursions dans la ville et aspirait au massacre des fidèles. Comprenant que son séjour à Rome était alors stérile et craignant que sa présence n’accrût la rage de cette bête, Innocent retourna à Pise. Il y réunit les évêques de tout l’Occident et d’autres religieux, et un concile d’une grande gloire y fut célébré. Le saint Abbé prit part à tous les conseils, jugements et décisions. Tous lui témoignaient leur révérence et les prêtres veillaient devant sa porte : non que son orgueil, mais la foule empêchait l’accès commun ; les uns sortaient tandis que les autres entraient. Ainsi cet homme humble, qui ne s’attribuait rien de ces honneurs, paraissait participer non seulement à une part de la sollicitude, mais à la plénitude du pouvoir. Il serait long de suivre tous les actes du concile. Ils culminèrent dans l’excommunication de Pierre et dans la déposition irrévocable de ses partisans ; cette sentence demeure encore aujourd’hui.

9.

Le concile achevé, le seigneur pape envoya auprès des Milanais, qui l’avaient réclamé par de nombreuses supplications, l’abbé de Clairvaux, Guy de Pise et Matthieu, évêque d’Albano. Il les détacha de son entourage afin qu’ils effaçassent le schisme provoqué dans cette ville par Anselme et ramenassent à l’unité de l’Église ceux qui s’en étaient écartés. Aux hommes que le pape lui avait donnés comme collègues, l’Abbé associa, pour partager leur mission et leur conseil, le vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, dont il avait éprouvé en maintes occasions l’innocence et la sincérité. Les cardinaux avaient jugé bon qu’un si grand auxiliaire soutînt une affaire d’un tel poids.

Après qu’ils eurent franchi l’Apennin, les Milanais apprirent que l’Abbé tant désiré approchait de leur territoire. Tout le peuple alla à sa rencontre à sept milles de la ville. Nobles et gens du commun, cavaliers et piétons, personnes de condition moyenne et pauvres abandonnèrent leurs foyers comme s’ils émigraient de la cité et, rangés en groupes distincts, reçurent l’homme de Dieu avec une incroyable révérence. Tous se réjouissaient de le voir et s’estimaient heureux de pouvoir l’entendre. Tous lui baisaient les pieds ; bien qu’il le supportât avec peine, aucune raison ni aucune interdiction ne pouvait contenir ou repousser ces hommes prosternés et dévots. Ils arrachaient les poils qu’ils pouvaient saisir sur ses vêtements et détachaient des lambeaux de son habit pour en faire des remèdes, tenant pour saint tout ce qu’il avait touché et pensant être sanctifiés par son contact ou son usage.

Ceux qui le précédaient et ceux qui le suivaient acclamaient joyeusement l’Abbé. Après l’avoir longtemps retenu dans l’épaisseur des cortèges, ils le conduisirent enfin solennellement à son logement. Quand on traita publiquement de l’affaire qui avait amené l’homme de Dieu et les cardinaux, la ville, oubliant sa puissance et déposant toute sa fierté, se soumit tellement à l’Abbé qu’on pouvait justement appliquer à son obéissance ce vers du poète : « Suivre tes ordres, il faut que je le veuille autant que je le puis. »

10.

Lorsque tout fut pacifié, l’Église réconciliée et les pactes de concorde affermis entre les peuples, d’autres affaires surgirent. Au diable en fureur, qui se déchaînait dans certains corps possédés, on opposa l’étendard du Christ. À la réprimande de l’homme de Dieu, les démons, terrifiés et tremblants devant une puissance supérieure, s’enfuirent des demeures qu’ils occupaient.

Voici une légation nouvelle : elle ne portait pas un décret romain, mais invoquait le décret de la foi selon les lois divines ; elle produisait des lettres écrites du sang du Christ et marquées du sceau de la croix, figure qui, par son autorité, soumet et courbe devant elle les puissances terrestres et infernales. Jamais notre temps n’avait entendu parler d’une telle foi dans le peuple ni d’une telle puissance dans un homme. Une pieuse rivalité les opposait : l’Abbé attribuait la gloire des signes à leur foi, tandis qu’ils l’attribuaient à la sainteté de l’Abbé, convaincus qu’il obtiendrait tout ce qu’il demanderait au Seigneur.

Sans hésitation, ils lui amenèrent donc une femme connue de tous, qu’un esprit impur tourmentait depuis sept ans, et le supplièrent d’ordonner au démon, au nom du Seigneur, de s’enfuir et de rendre la santé à cette femme. La foi du peuple couvrait l’homme de Dieu de confusion. Instruit par l’humilité, il n’osait tenter ce qui ne lui était pas habituel ; mais, devant l’insistance du peuple, il rougissait aussi de résister plus obstinément à la charité de ceux qui demandaient. Il lui semblait qu’il offenserait Dieu et que sa défiance obscurcirait la toute-puissance divine si sa propre foi n’accordait pas avec celle du peuple. Il bouillonnait intérieurement. Tout en affirmant que les signes devaient être accomplis non pour les fidèles mais pour les infidèles, il remit son audace à l’Esprit Saint. S’appliquant à la prière, il reçut du ciel la puissance, réprimanda Satan dans un esprit de force, le mit en fuite et rendit la femme saine et paisible.

Ceux qui étaient présents se réjouirent et, levant les mains vers le ciel, rendirent grâce à Dieu qui les avait visités d’en haut. La nouvelle se répandit, sa renommée grandit et frappa soudain toute la ville. Dans les églises, les palais de justice et tous les carrefours, on accourait de partout ; partout on parlait de l’homme de Dieu. On déclarait publiquement que rien de ce qu’il demandait au Seigneur ne lui était impossible et que les oreilles de Dieu étaient ouvertes à ses prières. On le disait, on le croyait, on le proclamait et on l’affirmait. Nul ne pouvait se rassasier de le voir ou de l’entendre. Les uns se précipitaient en sa présence ; les autres attendaient devant la porte qu’il sortît. Offices et métiers s’interrompirent : toute la ville demeurait suspendue à ce spectacle. Tous accouraient, demandaient sa bénédiction et chacun estimait salutaire de l’avoir touché.

11.

Le troisième jour, le serviteur de Dieu se rendit à l’église Saint-Ambroise pour célébrer les divins mystères. Une foule innombrable l’y attendait. Pendant la solennité de la messe, tandis qu’il était assis près de l’autel et que les clercs chantaient, on lui présenta une petite fille que le diable tourmentait avec violence, en le priant de secourir la malheureuse et d’abattre le démon qui se déchaînait en elle. Entendant la supplication et voyant l’enfant grincer des dents et pousser des cris stridents, au point d’horrifier ceux qui la regardaient, il eut compassion de son âge et partagea la douleur de sa cruelle angoisse.

Il prit la patène du calice dans lequel il allait célébrer les mystères. Après avoir versé de l’eau sur ses doigts, priant intérieurement et se confiant dans la puissance du Seigneur, il approcha de la bouche de l’enfant ce breuvage salutaire et versa sur son corps une goutte médicinale. Aussitôt, comme brûlé, Satan ne put supporter la vertu de cette effusion. Pressé intérieurement par l’antidote de la croix, il sortit précipitamment et jaillit, tremblant, dans un vomissement très impur. L’enfant ainsi purifiée et le diable mis en fuite et confondu, l’église chanta les louanges dues à Dieu. Après ses joyeuses acclamations, le peuple demeura immobile jusqu’à l’achèvement des divins mystères. Sous les yeux de tous, les siens ramenèrent chez elle l’enfant guérie ; l’homme de Dieu, que le peuple ne relâcha qu’avec peine, retourna enfin à son logement.

12.

Par un jugement divin, en ce temps-là, à Milan, selon la parole d’Isaïe, les êtres velus s’appelaient l’un l’autre et les démons rencontraient les onocentaures. Dans leurs courses effrénées, ils tourmentaient un grand nombre de personnes sans que personne résistât à leur insolence. Depuis longtemps, sous le schisme d’Anselme, partisan de Pierre qui avait occupé le siège de Milan, les gémissements des prêtres, l’affliction des vierges, les bénédictions devenues malédictions et l’autel profané avaient provoqué la colère de Dieu contre le peuple. Mais, à l’arrivée de l’homme de Dieu, les tromperies d’Anselme furent rejetées et l’Église ramenée, sous Innocent, à l’obéissance du Siège apostolique. La licence des démons fut entravée ; chaque jour le diable cédait la place et s’enfuyait devant les prières de l’homme de Dieu. S’il tentait parfois de résister, il succombait dans le combat même et était glorieusement vaincu.

Chapitre III - L’expulsion des démons de plusieurs possédés par la puissance de l’Eucharistie, du pain et de l’eau bénits et du signe de la croix ; autres bienfaits de guérison

13.

Parmi les personnes tourmentées se trouvait une femme âgée, citoyenne de Milan, autrefois matrone honorée. Beaucoup la traînèrent jusqu’à l’église du bienheureux Ambroise à la suite du saint homme. Depuis plusieurs années, le diable siégeait dans sa poitrine et l’avait déjà tellement étouffée que, privée de la vue, de l’ouïe et de la parole, grinçant des dents et allongeant sa langue comme la trompe d’un éléphant, elle paraissait un monstre plutôt qu’une femme. Son visage souillé, son expression terrible et son haleine fétide attestaient l’immondice de Satan qui l’habitait.

En la voyant, l’homme de Dieu comprit que le diable s’était attaché à elle et englué en elle, et qu’il ne sortirait pas aisément d’une maison possédée depuis si longtemps. Se tournant vers la foule innombrable, il lui ordonna de prier avec plus d’attention ; il fit placer et maintenir la femme près de l’autel, avec les clercs et les moines qui se tenaient à ses côtés. Elle résistait, regimbant par une force diabolique et non naturelle, et frappa même l’Abbé du pied, non sans blesser aussi d’autres personnes. Il méprisa avec douceur l’audace du diable et, pour l’expulser, invoqua l’aide de Dieu, non dans l’indignation de la colère, mais par une supplication paisible et humble ; puis il s’avança pour offrir l’hostie du salut. Chaque fois qu’il traçait le signe sur la sainte hostie, le puissant athlète, se tournant vers la femme, combattait l’esprit mauvais par le même signe de la croix. Et chaque fois que ce signe était dirigé contre lui, le malin, manifestant qu’il avait été frappé, redoublait de fureur et, regimbant contre l’aiguillon, révélait malgré lui ce qu’il endurait.

14.

Après l’oraison dominicale, le bienheureux attaqua plus vigoureusement l’ennemi. Il posa le corps sacré du Seigneur sur la patène du calice, la plaça au-dessus de la tête de la femme et dit : « Esprit d’iniquité, voici ton juge, voici la puissance suprême. Résiste maintenant, si tu le peux. Voici celui qui, sur le point de souffrir pour notre salut, a dit : “Maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors.” Voici ce corps pris du corps de la Vierge, étendu sur le bois de la croix, déposé dans le tombeau, ressuscité d’entre les morts et monté au ciel sous les yeux des disciples. Par la puissance terrible de cette majesté, esprit malin, je t’ordonne de sortir de cette servante et de ne plus oser la toucher. »

Contraint de l’abandonner et incapable d’y demeurer davantage, le démon la tourmentait plus cruellement encore, ayant autant de colère que peu de temps. Le saint Père retourna à l’autel, acheva selon le rite la fraction de l’hostie salutaire et donna au ministre la paix à répandre dans le peuple. Aussitôt, la paix et une entière santé furent rendues à la femme. Ainsi le méchant, contraint non par un aveu mais par sa fuite, manifesta l’efficacité et la puissance des divins mystères. Le diable chassé, la femme, que ce bourreau pestilentiel avait si longtemps fait frire dans la poêle de tant de tourments, retrouva la maîtrise de son esprit et l’usage raisonnable de ses sens ; sa langue rentrée dans sa bouche, elle confessa Dieu et lui rendit grâce, puis, apercevant son guérisseur, se jeta à ses pieds. Une immense clameur s’éleva dans l’église ; tous les âges jubilèrent devant Dieu, les cloches retentirent, tous bénirent Dieu. La vénération dépassa la mesure et la ville, fondue de charité, vénéra le serviteur de Dieu au-delà de l’humain, s’il est permis de le dire.

15.

On apprit ce qui se produisait à Milan. La renommée de l’homme de Dieu parcourut toute l’Italie et l’on publia partout qu’un grand prophète, puissant en œuvre et en parole, s’était levé : en invoquant le nom du Christ, il guérissait les malades et délivrait les possédés. Sa grâce était très grande dans la guérison des maladies, mais son action contre les démons était plus fréquente, parce que les personnes tourmentées accouraient plus nombreuses vers des secours déjà éprouvés et que l’accomplissement des plus grandes puissances éclipsait les moindres effets.

À cause de la foule qui demeurait devant sa porte du matin au soir, ne pouvant, dans la faiblesse de son corps, supporter la pression du peuple, il se présentait aux fenêtres pour se laisser voir et, levant la main, les bénissait. On apportait aussi du pain et de l’eau ; après les avoir placés sous sa bénédiction, on les emportait comme des bienfaits sacramentels. Beaucoup étaient venus des forteresses, bourgs et villes voisines. Étrangers et citoyens partageaient à Milan un même empressement : suivre le saint, demander un bienfait, entendre une parole, voir un signe. Sa doctrine et ses miracles les charmaient au-delà de toute croyance.

16.

Parmi eux se trouvait un habitant des faubourgs qui avait amené un enfant possédé. Devant tous, au signe de croix tracé par le saint, l’enfant tomba soudain des bras de celui qui le portait, s’abattit à terre et parut mort, immobile et privé de toute sensation. Il n’avait plus ni voix ni souffle ; seul subsistait près du cœur un souffle ténu. Les autres ouvrirent un passage pour que le porteur de l’enfant à demi mort pût s’avancer jusqu’à l’homme de Dieu ; la foule stupéfaite attendait l’issue d’un malheur si pitoyable.

L’homme entra, déposa aux pieds de l’Abbé l’enfant inerte et insensible, puis dit : « Seigneur Père, cet enfant que j’ai placé à tes pieds est cruellement tourmenté par un démon depuis trois ans. Chaque fois qu’il entre dans une église, qu’on l’asperge de sel exorcisé, qu’on trace sur lui le signe de la croix, qu’on le contraint d’entendre l’Évangile ou qu’il assiste aux divins sacrements, le diable qui l’habite est heurté et le torture plus cruellement. Tout à l’heure, tandis que j’attendais avec les autres devant la porte et que tu traçais le signe de la sainte croix en étendant la main sur le peuple, le diable, irrité par la puissance des signes sacramentels, s’est livré plus violemment que d’habitude au tourment de l’enfant. Comme tu le vois, occupant tout son corps, il lui ferme presque jusqu’au souffle vital. Mais l’enfant lui-même, ayant entendu parler chez nous de la grâce reçue de Dieu et espérant son salut d’après les guérisons des autres, m’a demandé de le conduire auprès de toi. Je t’en conjure par la miséricorde de Dieu : viens avec ta pieuse et habituelle compassion au secours de mes peines, dangereusement et inutilement dépensées à le garder, et de sa misère, dont tes yeux constatent la grandeur ; ne permets pas que la rage du démon aille jusqu’au bout. » Il pleurait, le visage baigné de larmes, et émut tous les assistants, qui se joignirent à sa supplication.

17.

L’homme de Dieu leur ordonna d’avoir confiance en la miséricorde divine et toucha doucement avec son bâton le cou de l’enfant. Son frère Gérard, voulant éprouver ce que l’homme avait raconté, traça secrètement le signe de la croix sur son dos. Jusque-là, l’enfant était resté longtemps étendu sur le sol aux pieds de l’Abbé, immobile, insensible, ne voyant ni n’entendant ; au contact du bâton et au signe de la croix, il frémit et gémit dans son trouble. L’Abbé ordonna de le placer sur son propre lit. Mais lui, comme s’il était blessé par cette offense, se rejeta sur le sol, grinça des dents et mordit son protecteur. Saisissant les cheveux de ceux qui étaient présents, il tentait de toutes ses forces de s’arracher à leurs mains et ils le retenaient à grand-peine. « Allons, dit l’Abbé, remettez-le sur notre lit. » Tandis que l’Abbé priait et que les frères demeuraient prosternés, le diable, comme brûlé par la paille du lit, attestait par ses cris la souffrance du tourment ardent à l’approche de la puissance divine. Le saint ordonna de verser de l’eau bénite dans la bouche du patient. Celui-ci serrait les lèvres et les dents pour la refuser ; il fallut enfin introduire un coin pour desserrer l’étreinte et, bon gré mal gré, l’eau pénétra dans sa bouche et sa gorge. Dès que la sanctification eut atteint ses entrailles, la force maligne, comme sous l’effet d’un antidote, fit irruption. Emporté avec une grande ignominie dans un vomissement très impur, comme sous la poussée d’un torrent, le démon sortit précipitamment.

Soudain, celui qui paraissait mort revint à la vie. Se levant calme et guéri du lit de l’Abbé, il embrassa son protecteur et dit : « Dieu soit loué, je suis guéri. » Tous rendirent ensemble grâce à Dieu ; ceux qui pleuraient se réjouirent. La clameur se répandit au-dehors, et l’on proclama solennellement sur les toits ce qui s’était accompli à l’intérieur. Toute la ville accourut au spectacle ; Dieu fut béni, le peuple se réjouit et l’affection de toute la foule se reposa sur l’Abbé, auteur d’une si grande œuvre.

18.

Le saint obtint la guérison de beaucoup de fiévreux en leur imposant les mains et en leur donnant à boire de l’eau bénite. Il rendit la santé aux mains desséchées et aux membres paralysés en les touchant. Dans cette même ville, sous le témoignage de beaucoup, il obtint aussi puissamment du Père des lumières que des aveugles recouvrassent la vue, après avoir tracé sur eux le signe de la croix.

À cette époque, il était entré pour traiter les affaires confiées à leur mission dans le logement de l’évêque d’Albano, que le seigneur pape lui avait donné pour collègue. Soudain, un jeune homme dont la main desséchée se repliait contre le bras se précipita sur eux, se jeta aux pieds de Bernard et demanda humblement sa guérison. Occupé à autre chose, celui-ci le bénit, lui ordonna de partir et, avec des paroles plus sévères qu’à l’ordinaire, lui interdit de l’importuner davantage. Le jeune homme s’en allait sans avoir obtenu ce qu’il demandait lorsque le vénérable évêque le fit rappeler en toute hâte, le prit par la main et le remit à l’Abbé : « Ne ferme pas les entrailles de ta miséricorde à celui-ci, dit-il, qui, sans avoir obtenu le bienfait, t’a obéi lorsque tu lui as ordonné de partir. Obéis plutôt à ton tour et, lié par la puissance de l’obéissance puisque je te l’ordonne, fais ce qu’il demande et accorde ce qu’il sollicite. Confiant dans la puissance de celui par qui il demande la santé, demande-la et tu l’obtiendras, afin que nous nous glorifiions du don de Dieu et lui de la santé désirée. »

19.

Sur l’ordre de l’évêque, l’Abbé prit la main du jeune homme et invoqua le Seigneur, qui l’exauça. Au signe de la croix, les nerfs raidis se détendirent ; la chair qu’une maladie persistante avait figée devint mobile et souple avec le retour de sa santé naturelle, et le membre longtemps malade se rétablit plus vite qu’on ne saurait le dire. Stupéfait d’un effet si soudain de la puissance divine, l’évêque vénéra désormais plus encore l’homme de Dieu, dont il devint lui-même le témoin et le rapporteur des miracles.

Il le contraignit à dîner chez lui ce soir-là. Il n’obtint son assentiment qu’avec beaucoup de difficulté, en lui faisant observer que la foule insupportable l’attendait de toutes parts et qu’il ne paraissait pas pouvoir sortir sans danger. Pendant le repas, l’évêque remit à un serviteur familier le plat dans lequel l’Abbé avait mangé et lui prescrivit de le conserver à part avec le plus grand soin.

Quelques jours plus tard, l’évêque fut saisi d’une fièvre ardente. Se souvenant de l’homme de Dieu, il fit appeler son serviteur : « Ne tarde pas, dit-il, à m’apporter le plat de l’Abbé que je t’ai récemment confié. » Quand le serviteur le lui eut présenté, il ajouta : « Verse de l’eau dedans et coupe de petites bouchées de pain. » Cela fait, confiant dans le Seigneur et se recommandant aux prières de l’Abbé, il mangea et but, puis guérit sans aucun délai.

20.

Le nombre des arrivants augmentait et les œuvres merveilleuses invitaient les peuples à venir. L’homme de Dieu ne trouvait aucun repos, tandis que les autres cherchaient le leur au prix de sa fatigue. Ceux qui arrivaient croisaient ceux qui repartaient, et les mendiants de bienfaits se succédaient.

Parmi eux, un chevalier porta dans ses bras auprès de l’homme de Dieu une petite fille qui avait la lumière en telle horreur que, les paupières toujours fermées, elle plaçait encore son bras devant ses yeux pour qu’aucune parcelle de clarté ne pût l’atteindre. On écartait parfois ses bras de force ; lorsque la lumière se répandait sur elle, elle criait et pleurait. La clarté était pour elle un supplice, et la lumière lui paraissait enfoncer des aiguillons dans son cerveau. L’homme de Dieu bénit l’enfant, traça sur elle le signe de la croix et la renvoya apaisée. Tandis qu’on la rapportait chez elle, elle ouvrit spontanément les yeux et revint à pied sans qu’on eût à la porter. En ce même lieu, en présence de beaucoup, le saint obtint encore du Père des miséricordes la guérison d’une femme tourmentée par un démon.

Chapitre IV - Des possédés guéris et de l’admirable humilité de Bernard, qui, au milieu de tant d’œuvres illustres, conserva toujours de lui-même une opinion également modeste

21.

Il était déjà arrivé à Pavie. La renommée de ses miracles avait précédé sa venue et la ville en fête reçut l’homme de Dieu avec la joie requise et les préparatifs convenant à une si grande gloire. Afin que l’attente ne tînt pas longtemps en suspens le désir du peuple, qui avait entendu parler des miracles accomplis à Milan et souhaitait voir un signe de lui, un paysan qui l’avait suivi depuis Milan arriva soudain après lui, amenant sa femme possédée. Il la déposa aux pieds de Bernard et exposa d’une voix plaintive les tourments qu’elle endurait intérieurement.

Sans délai, le diable parla par la bouche de la malheureuse pour outrager l’Abbé et se moquer du serviteur de Dieu : « Ce mangeur de poireaux et ce dévoreur de choux ne me chassera pas de ma chienne. » Il lança contre l’homme de Dieu beaucoup d’injures semblables, afin que, provoqué par ces blasphèmes, Bernard supportât impatiemment les outrages et fût couvert de confusion devant le peuple en s’entendant attaquer par des propos indignes. Mais l’homme de Dieu, comprenant ses ruses, se moqua du moqueur. Sans rechercher lui-même la vengeance, mais la remettant à Dieu, il ordonna de conduire la possédée dans l’église Saint-Syr : il voulait attribuer au martyr la gloire de cette guérison et rapporter à sa puissance les prémices de ses œuvres.

Mais saint Syr renvoya l’affaire à son hôte. Ne s’attribuant rien dans sa propre église, il voulut que l’œuvre encore intacte fût ramenée à l’Abbé. La femme revint donc au logement de celui-ci, tandis que le diable bavardait par sa bouche : « Ce misérable Syr ne me chassera pas, ce ridicule Bernard ne m’expulsera pas. » Le serviteur de Dieu répondit : « Ni Syr ni Bernard ne te chasseront, mais le Seigneur Jésus-Christ. » Puis, se tournant vers la prière, il supplia le Seigneur pour le salut de la femme.

Alors l’esprit mauvais, comme s’il avait changé son insolence première, dit : « Que je sortirais volontiers de cette chienne ! J’y suis cruellement tourmenté. Que je sortirais volontiers ! Mais je ne le peux pas. » Interrogé sur la cause, il répondit : « Parce que le grand Seigneur ne le veut pas encore. » Le saint demanda : « Et qui est le grand Seigneur ? - Jésus le Nazaréen. - D’où connais-tu Jésus ? L’as-tu jamais vu ? - Je l’ai vu. - Où l’as-tu vu ? - Dans la gloire. - Et toi, as-tu été dans la gloire ? - J’y ai été. - Comment en es-tu sorti ? - Avec Lucifer, nous sommes tombés en grand nombre. » Il disait tout cela d’une voix lugubre, par la bouche de la vieille femme, devant tous les auditeurs. Le saint Abbé lui demanda : « Ne voudrais-tu donc pas retourner dans cette gloire et être rétabli dans ta joie première ? » Changeant de nouveau de voix et éclatant d’un rire étonnant, il répondit : « Pour cela, il est trop tard. » Il ne dit rien de plus. Tandis que l’homme de Dieu priait avec une attention redoublée, le scélérat, vaincu, s’en alla ; rendue à elle-même, la femme exprima toute la gratitude dont elle était capable.

22.

L’homme repartit donc avec sa femme et, se réjouissant de sa guérison pendant tout le trajet, la ramena dans sa maison où leurs amis les attendaient. Tous ceux qui apprirent le déroulement des faits se réjouirent ; mais soudain leur joie se changea en tristesse : dès que la femme toucha le seuil de sa maison, le diable entra de nouveau en elle et, plus acharné qu’à l’ordinaire, la déchira plus cruellement.

Le malheureux mari ne savait que faire ni où se tourner. Vivre avec une possédée était très pénible ; l’abandonner lui paraissait impie. Il se leva donc, reprit sa femme avec lui et retourna à Pavie. N’y trouvant pas l’homme de Dieu, il le suivit jusqu’à Crémone. Il lui raconta ce qui était arrivé et le supplia en pleurant de lui obtenir grâce. La clémence de l’Abbé ne fit pas défaut à cette pieuse demande. Il ordonna à l’homme d’entrer dans l’église de cette ville et d’y attendre en prière jusqu’à ce qu’il le rejoignît.

Se souvenant de sa promesse, Bernard entra dans l’église au crépuscule, lorsque les autres allaient dormir, accompagné d’un seul homme. Il consacra toute cette nuit à la prière et obtint du Seigneur ce qu’il demandait. Ayant obtenu la santé de la femme, il lui ordonna de rentrer chez elle sans crainte. Mais, comme elle redoutait le retour du diable d’après ce qu’elle avait déjà éprouvé, il fit attacher à son cou une petite feuille portant ces mots : « Au nom de notre Seigneur Jésus-Christ, je t’ordonne, démon, de ne plus oser toucher désormais cette femme. » Cet ordre terrifia tellement le diable qu’après son retour chez elle il n’osa plus jamais s’approcher d’elle.

23.

Il y avait aussi dans cette ville un possédé dont le mal faisait rire beaucoup de personnes, tandis que d’autres, d’un caractère plus grave, éprouvaient pour lui une très tendre compassion. Il aboyait de telle manière que, si l’on entendait sans voir la personne, on aurait cru entendre un chien. Quand on le présenta à l’homme de Dieu, celui-ci gémit en l’entendant aboyer : il le faisait comme les chiens frappés ou écrasés qui s’irritent et montrent les dents à ceux qui les ont battus. En présence de l’homme de Dieu, haletant et aboyant, il fut troublé plus violemment encore qu’à l’ordinaire. Bernard réprimanda le diable et l’expulsa par la puissance du Christ, puis ordonna à l’homme de parler. Purifié, celui-ci entra dans l’église, participa aux sacrements, se fortifia du signe de la croix, écouta les Évangiles, confessa sa foi, pria et rendit à Dieu, en les lui consacrant, tous les autres devoirs d’un esprit sain.

24.

Lorsque, la même année, le saint Père traversa Milan pour la seconde fois, on lui présenta une femme possédée. Elle avait été absente lorsque l’homme de Dieu avait illustré précédemment cette ville par sa présence. Un démon la possédait et parlait tantôt en italien, tantôt en ibère. On ne savait pas avec certitude s’il s’agissait d’un seul démon bilingue ou de deux, chacun employant l’idiome de sa langue ; mais il prononçait tantôt l’une, tantôt l’autre avec une telle propriété que l’on aurait dit : « Celui qui parle maintenant est un Ligurien ; celui-ci est un Espagnol. » La femme était également tourmentée par une affection des genoux et un tremblement du jarret. Lorsqu’on l’eut conduite devant l’homme de Dieu, elle franchit d’un bond précipité le banc sur lequel il siégeait, avec une rapidité inattendue. Ramenée et interrogée sur la raison de ce saut et de cette fuite, et sur l’origine d’une telle force et d’une telle vitesse chez une vieille femme malade, elle répondit que la présence du diable lui donnait cette agilité : elle pouvait rattraper des chevaux au galop et bondir sur leur dos sans aucun appui.

Le lendemain, tandis qu’elle assistait dans l’église aux offices divins qu’il célébrait, elle fut tourmentée très cruellement et très longtemps devant tout le monde. Pris de compassion pour elle et ayant déjà souvent éprouvé la clémence de Dieu dans de semblables circonstances, l’Abbé ordonna au diable de se retirer. À l’ordre du serviteur de Dieu, il disparut tout tremblant ; en un instant, la femme guérit non seulement de la possession, mais aussi de la contraction de ses nerfs.

L’homme de Dieu accomplit ces prodiges et beaucoup d’autres pendant son séjour en deçà des Alpes. Parcourant divers lieux, il faisait du bien aux malades : il rendait la vue aux aveugles, relevait les infirmes, guérissait les fiévreux et purifiait avec un soin tout particulier ceux que le diable opprimait. Les poitrines souillées par l’esprit malin, il les consacrait comme des temples agréables à Dieu.

25.

Bien des qualités dignes d’approbation et de louange se rencontrent en lui. Les uns admirent sa doctrine, d’autres ses mœurs, d’autres ses miracles. Pour ma part, je rends à tout cela l’honneur qui convient ; mais, au-dessus de tout le reste, voici ce que j’estime le plus sublime et ce que je proclame avec le plus d’empressement : alors qu’il était un vase d’élection et qu’il portait sans crainte le nom du Christ devant les nations et les rois ; alors que les princes du monde lui obéissaient et que, dans toute nation, les évêques se tenaient à sa disposition ; alors que l’Église romaine elle-même, par un privilège singulier, vénérait ses conseils et lui avait soumis peuples et royaumes comme si elle lui avait accordé une légation générale ; alors même que ses actes et ses paroles, ce que l’on juge plus glorieux encore, étaient confirmés par des miracles, jamais il ne dépassa la mesure ni ne marcha dans des merveilles qui le dépassaient.

Jugeant toujours humblement de lui-même, il ne se crut pas l’auteur, mais seulement le ministre de ces œuvres vénérables. Alors que, au jugement de tous, il était le plus grand, à son propre jugement il demeura le plus petit. Il attribua à Dieu seul tout ce qu’il accomplit ; bien plus, il pensa et affirma qu’il ne pouvait ni vouloir ni accomplir aucun bien sans l’inspiration et l’action de Dieu.

La puissance divine était présente au temps favorable et au jour du salut ; elle mettait à part pour son Évangile son serviteur, dont elle avait regardé l’humilité et dont l’Esprit Saint avait orné l’âme. Parce qu’aucune duplicité ne souillait sa sincérité et que nulle éclaboussure de fausseté n’interrompait le bien qui était en lui, le même Esprit demeurait immobile en sa demeure.

26.

Pour qu’il fût toujours plus resplendissant et plus pur, il était chaque jour éprouvé dans la fournaise. Afin que la moindre rouille ne se glissât pas en lui, il était battu sur l’enclume à coups de marteau répétés, flagellé et repris, non pour le châtiment d’une faute, mais pour la glorification de sa vertu. L’aiguillon de la maladie ne lui fit jamais défaut. Sachant que la vertu s’accomplit dans la faiblesse, il éprouvait que la grâce lui suffisait en ceci : il voyait tous les mouvements de son âme, pour peu qu’ils eussent quelque chose de déréglé, abrasés par la lime de son affliction quotidienne.

La chair était faible, mais l’esprit prompt. Moins il pouvait trouver de joie dans son corps, plus il se réjouissait dans le Seigneur. Aucune ambition de ce monde ne frappait celui qui ne désirait que les réalités célestes. Combien d’Églises privées de pasteur ne l’élurent-elles pas pour évêque ! L’Église de Langres, qui était la sienne, le choisit ; Châlons le choisit. En Italie, la ville de Gênes et Milan, métropole des Liguriens, le désirèrent pour pasteur et maître. Reims, très noble ville de France et capitale de la province de Belgique seconde, aspira à son autorité. Rejetant tous ces appels, l’honneur offert ne sollicita pas son âme et son pied ne se détourna pas vers la gloire. La tiare et l’anneau ne lui plaisaient pas davantage que le râteau et la serfouette.

27.

Sans jamais consentir à ceux qui le réclamaient, mais sans les repousser non plus avec hauteur ou insolence, il disait qu’il ne s’appartenait pas et qu’il était assigné au service d’autrui. Lorsque l’affaire était rapportée aux frères, ceux-ci répondaient : « Après avoir vendu tout ce que nous possédions, nous avons acheté la perle précieuse que nous avions trouvée ; nous ne pouvons retourner aux patrimoines dispersés. Si nous perdons à la fois le prix et le bien acquis, nous serons privés de nos biens et de notre perle. Il a été mal pourvu à notre attente si, notre huile répandue et les portes fermées, nous devons mendier comme les vierges folles. »

Les très saints frères avaient encore pris leurs dispositions par prudence et s’étaient munis de l’autorité du seigneur pape, afin que personne ne pût leur enlever leur joie, que la consolation des autres ne devînt pas leur tribulation et que leur indigence ne servît pas à accroître l’abondance des autres. Par ces raisons et d’autres semblables, les serviteurs de Dieu avaient vaincu ceux qui demandaient l’Abbé. On proclamait déjà partout que Dieu l’avait établi dans l’Église comme Moïse au milieu du peuple hébreu : sans être lui-même pontife, Moïse avait néanmoins oint Aaron et l’avait consacré pontife, et toute la succession lévitique obéit en tout temps à ses dispositions.

Chapitre V - Le retour de Bernard d’Italie et le transfert du monastère de Clairvaux dans un lieu plus vaste

28.

Il avait déjà franchi les Alpes. Du sommet des rochers, bergers, bouviers et gens de la campagne descendaient à sa rencontre et criaient de loin pour demander sa bénédiction. Regagnant leurs bergeries, ils rampaient par les gorges des montagnes, s’entretenaient ensemble et se réjouissaient d’avoir vu le saint du Seigneur et d’avoir reçu la grâce de la bénédiction désirée par l’extension de sa main sur eux.

Parvenu enfin à Besançon, il fut solennellement conduit jusqu’à Langres. Aux frontières de ce territoire, les frères de Clairvaux vinrent à sa rencontre ; prosternés à genoux, ils se relevèrent pour l’embrasser et, s’entretenant tour à tour avec lui, le conduisirent joyeusement à Clairvaux. Tous les frères, réunis en un seul corps, reçurent leur Père bien-aimé avec une admirable dévotion. Leur joie s’exprima sans tumulte et avec toute la gravité requise. Leur visage plus serein ne pouvait dissimuler leur allégresse ; mais la manière disciplinée de leurs actions et de leurs paroles ne dépassait pas ses limites. Leurs affections mêmes se contenaient, de crainte de rien accomplir qui, portant la marque du relâchement, blessât la maturité de leur observance.

Pendant une si longue absence de l’Abbé, le diable n’avait rien pu tramer à Clairvaux ni frotter de rouille sur les âmes sincères ; aucune partie de la maison de Dieu fondée sur la pierre n’avait été ébranlée. Absent de corps mais présent en esprit, le serviteur de Dieu avait tellement fortifié et consolidé son œuvre par l’assiduité de ses prières qu’on n’y voyait pas même s’ouvrir une fissure au milieu de si vastes constructions. Aucun procès n’avait été réservé pour sa venue ; aucune haine nourrie n’éclata en présence du juge. Les plus jeunes ne se plaignirent contre les anciens ni d’austérité ni de dureté ; les anciens ne reprochèrent aux plus jeunes aucun relâchement ni aucune indulgence. La condition de tous était intacte, la communauté concordante, l’unité véritable. Tous furent trouvés d’un même esprit dans la maison de Dieu, dans la paix et la sainteté, gravissant l’échelle de Jacob et se hâtant vers la contemplation de Dieu, dont l’aspect délectable resplendissait dans les hauteurs.

L’Abbé n’oubliait pas celui qui avait dit : « Je voyais Satan tomber du ciel comme l’éclair. » Plus il comprenait que Dieu se rendait favorable à ses désirs, plus il devenait humble et soumis à Dieu. Il ne tirait pas gloire de ce que les démons lui étaient soumis ; il se réjouissait plutôt dans le Seigneur de voir inscrits dans le ciel les noms de ses frères, dont l’unanimité se gardait sans tache à l’égard de ce monde.

29.

Ses vénérables frères l’assistaient de leurs conseils. Parmi eux se trouvait Geoffroy, prieur du même lieu, son parent selon la chair et selon l’esprit, homme sage et constant. Élevé ensuite à l’épiscopat dans l’Église de Langres en raison de son observance et de sa prudence, il conserva la forme de la sainteté sans diminuer l’honneur de sa dignité et, jusqu’à ce jour, persévère dignement en entrant et en sortant.

Geoffroy et plusieurs autres hommes prévoyants, soucieux de l’utilité commune, contraignaient parfois l’homme de Dieu, dont la demeure était dans les cieux, à redescendre ; ils lui exposaient ce que les nécessités de la maison exigeaient. Ils lui firent donc connaître l’étroitesse et l’incommodité du lieu où ils s’étaient établis, incapable de recevoir une si grande multitude. Le nombre de ceux qui arrivaient en foule augmentait chaque jour ; les bâtiments construits ne pouvaient les accueillir et l’oratoire suffisait à peine aux seuls moines. Ils ajoutèrent avoir observé plus bas une plaine convenable, avec la commodité de la rivière qui y coulait ; le lieu était assez vaste pour tous les besoins du monastère : prairies, terres cultivées, vergers et vignes. Si la clôture naturelle de la forêt semblait manquer, on pouvait aisément y suppléer par des murs de pierre, dont la matière se trouvait là en très grande abondance.

Au début, l’homme de Dieu n’accepta pas leur conseil. « Vous voyez, dit-il, que les maisons de pierre sont désormais achevées au prix de beaucoup de dépenses et de sueurs, et que des aqueducs ont été conduits, à très grands frais, dans chaque bâtiment. Si nous détruisons tout cela, les gens du monde pourront penser du mal de nous : ou bien que nous sommes légers et changeants, ou bien que des richesses excessives, que pourtant nous ne possédons pas, nous rendent insensés. Puisque vous savez avec certitude que nous n’avons pas d’argent, je vous dis selon la parole évangélique que celui qui veut construire une tour doit calculer les dépenses de l’œuvre à venir ; autrement, lorsqu’il aura commencé puis manqué de ressources, on dira : “Cet homme insensé a commencé à bâtir et n’a pu achever.” »

30.

Les frères répondirent : « Si, une fois achevé tout ce qui appartient au monastère, Dieu avait cessé de nous envoyer des habitants, cette décision pourrait tenir et il serait raisonnable de juger qu’il faut cesser les travaux. Mais puisque Dieu multiplie chaque jour son troupeau, il faut ou repousser ceux qu’il envoie, ou prévoir une demeure dans laquelle ils puissent être accueillis. Il n’est pas douteux que celui qui prépare les habitants ne prépare aussi les habitations. Loin de nous de courir le risque d’une telle confusion par manque de confiance dans les ressources ! »

En entendant ces paroles, l’Abbé prit plaisir à leur foi et à leur charité et finit par acquiescer à leurs conseils. Auparavant cependant, il répandit devant Dieu de très nombreuses prières à ce sujet, et quelques révélations lui furent aussi montrées. Les frères se réjouirent lorsque la décision fut divulguée.

31.

Le très noble prince Thibaud, de sainte mémoire, l’apprit : il donna beaucoup pour couvrir les dépenses et promit des secours plus considérables encore. Les évêques de la région, les hommes illustres et les marchands du pays l’apprirent à leur tour et, d’un cœur joyeux, sans qu’aucun collecteur les sollicitât, apportèrent spontanément d’abondantes contributions à l’œuvre de Dieu.

Les ressources affluant et des ouvriers ayant été rapidement engagés, les frères eux-mêmes se consacraient entièrement aux travaux. Les uns abattaient les arbres, d’autres équarrissaient les pierres, d’autres élevaient les murs, d’autres encore divisaient le cours de la rivière en prolongeant les canaux et élevaient les chutes d’eau jusqu’aux moulins.

Les foulons, les boulangers, les tanneurs, les forgerons et les autres artisans installaient aussi les dispositifs adaptés à leurs activités, afin qu’un ruisseau, conduit par des canalisations souterraines, jaillît et surgît spontanément, partout où cela serait utile, dans l’ensemble du monastère. Enfin, après avoir rempli les fonctions appropriées dans tous les bâtiments et nettoyé la maison, les eaux ainsi distribuées retournaient vers le lit principal et rendaient au fleuve son débit initial.

Les murs furent achevés avec une rapidité inattendue et embrassèrent dans une très vaste enceinte tout le périmètre du monastère. La maison s’éleva et, comme si elle possédait une âme vivante et capable de mouvement, l’Église nouvellement née, en peu de temps, se développa et grandit.

Chapitre VI - Le schisme d’Aquitaine apaisé par l’action de Bernard et une femme merveilleusement délivrée d’un démon incube

32.

En ce temps-là, toute l’Église de Bordeaux souffrait sous l’oppression des schismatiques. Il n’y avait personne en Aquitaine qui pût résister au prince dont Dieu avait endurci le cœur et qui, avec l’assentiment de Gérard, évêque d’Angoulême, lequel versait dans son cœur les semences de la dissension, s’était fait le défenseur et l’auteur du schisme. Tous ceux qui refusaient de souscrire à la reconnaissance de Pierre de Léon étaient exposés aux persécutions : les uns étaient punis par la perte de leurs biens, d’autres par la proscription, d’autres encore, chassés de leur siège, étaient contraints à l’exil.

Tel l’antique serpent, ce fourbe sifflait aux oreilles du comte par ses fréquentes suggestions. Longtemps légat du Siège apostolique dans ces contrées, maintenant déchu d’une si haute magistrature, il ne pouvait supporter de n’être plus que l’évêque de sa seule Église après s’être vu prince et maître de toute l’Aquitaine. Il rougissait de retourner à sa première maison, lui dont la puissance avait soumis les provinces de Tours, de Bordeaux et d’Auch, et dont l’autorité avait gouverné tout ce que l’Océan embrasse et enferme depuis les collines des Ibères jusqu’à la Loire.

Habitué à mettre les provinces au pillage et à tirer profit, sous le nom de justice, des causes qui survenaient, il avait amassé d’infinies richesses, devenues pour lui une idole et une image de son apostasie. Voyant disparaître son pouvoir d’exaction et sa maison, naguère entourée de tant de clameurs, désormais privée de revenus, il supportait impatiemment que les présents ne remplissent plus ses mains. Avec une ruse de serpent, il se hâta d’envoyer un messager à Pierre de Léon : que celui-ci lui accordât la légation, et lui-même lui jurerait fidélité et obéissance ; il soumettrait encore à son pouvoir le prince du pays et tous ceux qu’il pourrait. L’homme de perdition se réjouit, croyant avoir trouvé un lieu où étendre sa malice. Il consentit aussitôt et, pour soutenir son erreur, délégua volontiers et promptement Gilon de Tusculum, cardinal-évêque, le seul des Romains, avec Pierre, évêque de Porto, à s’être attaché à lui.

33.

Gérard, qui se plaignait auparavant d’avoir été mutilé, reprit ses cornes et commença dès lors à se montrer plus assuré et plus audacieux. Ce qu’il n’avait pas fait auparavant, il paraissait publiquement coiffé de la mitre, afin que les insignes mêmes de la fonction sacrée lui assurassent une plus grande révérence parmi les peuples. Il entreprit donc le comte à force d’argent, envahit son âme de raisonnements empoisonnés et séduisit et corrompit facilement cet homme disposé à l’écouter.

Tout d’abord Guillaume, évêque de Poitiers, homme honorable et catholique, ferme dans la communion et la défense de l’Église universelle, fut violemment chassé de la ville. Gérard, avec son auxiliaire le cardinal, le condamna parce qu’il rejetait Pierre. D’autres motifs personnels avaient depuis longtemps rendu le comte hostile à l’évêque ; l’occasion lui étant offerte, il le persécuta très volontiers et le bannit par serment.

Gérard et le comte décidèrent de créer sans délai à Poitiers un évêque pour affermir leur parti. Ils trouvèrent un ambitieux, noble par la naissance mais dégénéré dans la foi. Afin d’engager aussi sa famille dans leur cause, ils le firent élire avec le consentement de quelques clercs et, lui imposant des mains profanes, souillèrent plutôt qu’ils n’oignirent sa tête exécrable. Ils introduisirent dans l’Église de Limoges un monstre semblable, un certain Ramnulf, abbé du Dorat, que la vengeance divine atteignit peu après. Sur une route plane, il tomba de cheval à la renverse ; une seule pierre vengeresse, laissée là pour cela, s’enfonça dans sa tête, lui brisa le cerveau et le fit expirer.

34.

Lorsque le vénérable Geoffroy, évêque de Chartres, auquel le pape Innocent avait confié la légation d’Aquitaine, apprit ces faits et d’autres semblables, il en conçut une vive douleur et décida, toutes autres affaires différées, de secourir sans aucun délai l’Église en péril. Il demanda donc à l’abbé de Clairvaux et le supplia de lui venir en aide pour éliminer de si grands maux.

L’homme de Dieu consentit. Il lui fit savoir qu’il conduirait prochainement une communauté de moines en Bretagne, dans un lieu que la comtesse Ermengarde avait préparé près de Nantes, et promit qu’après avoir organisé cette maison selon son ordre et ses différentes parties, il partirait avec lui en Aquitaine. Ils voyagèrent donc ensemble et, pour ne pas multiplier les détours du récit, parvinrent ensemble à Nantes.

Il y avait dans cette région une malheureuse femme qu’un démon lascif tourmentait. Ce démon lui était apparu sous l’aspect d’un chevalier d’une très grande beauté. Par une suggestion secrète au-dedans et des paroles flatteuses au-dehors, il inclina trompeusement son âme à l’aimer. Ayant obtenu le consentement de la femme, il étendit les bras, posa ses pieds sur l’une de ses mains et couvrit sa tête de l’autre, la prenant ainsi pour épouse par le signe de ce pacte. Elle avait pour mari un vaillant chevalier, qui ignorait absolument ce commerce exécrable. Même lorsque son mari reposait dans le même lit, cet adultère très impur abusait d’elle invisiblement et la tourmentait d’une incroyable débauche.

35.

Pendant six ans, le mal demeura caché et la femme perdue ne révéla pas la honte d’un si grand crime. La septième année, elle rentra en elle-même et fut saisie d’effroi, tant à cause de l’immondice d’une turpitude si continuelle que par crainte de Dieu, dont elle redoutait à chaque instant que le jugement ne la saisît et ne la condamnât. Elle se réfugia auprès des prêtres et confessa son crime. Elle parcourut les lieux saints et implora le secours des saints ; mais ni confession, ni prière, ni largesse d’aumônes ne lui furent profitables. Chaque jour, comme auparavant et avec plus d’insistance encore, le démon l’assaillait. Finalement, un si grand forfait fut rendu public. L’ayant appris et reconnu, son mari eut en horreur leur vie commune.

Pendant ce temps, l’homme de Dieu et sa suite étaient arrivés dans le lieu indiqué. Dès que la malheureuse apprit sa venue, elle se jeta toute tremblante à ses pieds. Baignée de larmes, elle lui dévoila son horrible passion et la longue tromperie dont elle était victime ; elle ajouta que rien de ce que les prêtres lui avaient ordonné n’avait produit d’effet. Son oppresseur, poursuivit-elle, lui avait annoncé la venue de Bernard et lui avait interdit avec menaces de se présenter devant lui, car cela ne lui servirait à rien et, après le départ de l’Abbé, celui qui avait été son amant deviendrait son bourreau le plus cruel.

En entendant cela, l’homme de Dieu consola la femme par de douces paroles. Lui promettant le secours du ciel, il lui ordonna de revenir le lendemain, confiante dans le Seigneur, car la nuit approchait. Revenue au matin, elle rapporta à l’homme de Dieu les blasphèmes et les menaces entendus cette nuit-là de son incube. « Ne te soucie pas de ses menaces, dit-il. Prends notre bâton, pose-le dans ton lit et qu’il fasse ce qu’il pourra. » La femme exécuta l’ordre. Se couchant dans son lit, protégée du signe de la croix, elle plaça le bâton près d’elle. Le démon se présenta aussitôt, mais n’osa s’approcher ni pour son œuvre habituelle ni même du lit ; il la menaça toutefois avec violence de revenir à ses supplices après le départ de l’homme de Dieu.

Le dimanche approchait. Par un édit de l’évêque, l’homme de Dieu voulut que le peuple fût convoqué dans l’église. Une foule immense s’y étant réunie ce jour-là, il monta à l’ambon pendant la solennité de la messe, accompagné des évêques Geoffroy de Chartres et Brice de Nantes. Avant de parler, il ordonna à tous ceux qui étaient dans l’église de tenir des cierges allumés. Faisant de même avec les évêques et les clercs, il révéla publiquement les audaces inouïes du diable. Avec l’adhésion de tous les fidèles présents, il frappa d’anathème l’esprit fornicateur qui s’était embrasé pour des souillures si horribles, même contre sa propre nature, et, par l’autorité du Christ, lui interdit désormais tout accès auprès de cette femme comme auprès de toutes les autres. Les lumières sacramentelles ayant été éteintes, toute la puissance du diable s’éteignit également. Après sa confession, la femme communia ; l’ennemi ne lui apparut plus jamais et s’enfuit, expulsé sans retour.

36.

Ces choses accomplies, l’Abbé et le légat entrèrent ensemble en Aquitaine. Entre-temps, Gérard, avec l’assentiment du comte, avait occupé l’archevêché de Bordeaux et retenait à la fois les Églises de Bordeaux et d’Angoulême. Mais, les sommes qu’il avait jetées entre les mains de ses flatteurs venant à manquer et la vérité étant de mieux en mieux connue, l’appui des princes l’abandonnait déjà ; ils craignaient de se faire les défenseurs de sa perfidie. Il demeurait donc dans les lieux où il se croyait le plus en sûreté et ne se présentait plus facilement aux assemblées publiques.

Pour reprendre brièvement les événements antérieurs, dès qu’on avait commencé à apprendre ce que Gérard tramait contre l’Église de Dieu, notre abbé de Clairvaux et Joscelin, vénérable évêque de Soissons, avaient été envoyés par le pape Innocent, qui demeurait encore en Gaule. Ils étaient venus jusqu’à Poitiers pour rencontrer Gérard et le prince dont nous avons parlé. Gérard, ayant déjà persuadé ce prince, se mit impudemment à lancer des insultes contre l’Église catholique dont il se retranchait et à retirer l’obéissance d’abord promise à Innocent. Il déclarait que son élu Anaclet était plus digne et appelait égarés et acéphales tous ceux qui refusaient de lui obéir. Animés et armés jusqu’à la folie, les clercs entreprirent publiquement dès ce jour de persécuter les catholiques.

Avant qu’ils ne se retranchassent ainsi de l’unité, le saint Abbé avait offert à Dieu le sacrifice dans leur église. Après son départ, le doyen de cette église brisa impiement, mais non impunément, l’autel sur lequel il avait célébré les divins mystères. Peu après, frappé par Dieu et sur le point d’expirer, il vit remplie de démons la maison où il mourait. Criant qu’un démon l’égorgeait, il demandait aux assistants un couteau à enfoncer dans sa gorge afin de vivre après en avoir extrait le démon. Mais le diable auquel il avait été livré l’éteignit au milieu de ces paroles et plongea son âme pestilentielle en enfer.

L’archiprêtre qui annonçait le synode de Pierre, envahisseur de l’Église de Poitiers, fut lui aussi saisi par le diable devant ceux qu’il invitait à l’assemblée de la perfidie. La main divine avait encore exercé une vengeance manifeste sur beaucoup d’autres qui s’étaient montrés les plus ardents dans ce schisme. À cause de ces faits et d’autres semblables, Gérard commença à être couvert de confusion devant les hommes et, craignant qu’on lui opposât ce qu’il ne pouvait nier, évitait les assemblées publiques.

37.

Des hommes illustres qui osaient plus facilement approcher le comte lui firent savoir que l’abbé de Clairvaux, l’évêque de Chartres, d’autres évêques et des religieux désiraient s’entretenir avec lui et qu’ils souhaitaient traiter avec lui de la paix de l’Église et de l’éloignement du mal. On le persuada de ne pas éviter l’entretien de si grands hommes : en partageant leur conseil, ce qui paraissait maintenant difficile pourrait devenir facile, et ce qui semblait impossible pourrait soudain devenir possible.

Ils se rencontrèrent donc de part et d’autre à Parthenay. Les serviteurs de Dieu exposèrent d’abord au comte, par de nombreux raisonnements, la division de l’Église et l’obstination de cette déchirure qui, en deçà des Alpes, s’était fixée dans la seule Aquitaine comme la corruption d’un brouillard. L’Église, dirent-ils, est une ; tout ce qui demeure hors d’elle, comme hors de l’arche, doit nécessairement périr et être englouti par le jugement de Dieu. Ils citèrent les exemples de Dathan et d’Abiron, que la terre avait engloutis vivants pour le crime de schisme, et montrèrent que la vengeance de Dieu n’avait jamais fait défaut devant un si grand mal.

Après les avoir entendus, le comte suivit en partie un conseil salutaire. Il répondit qu’il pouvait consentir à l’obéissance envers le pape Innocent, mais que rien ne l’amènerait à rétablir les évêques chassés de leurs sièges : ils l’avaient offensé de manière irréconciliable et il avait juré de ne jamais accepter leur paix. La discussion se prolongea longtemps par des intermédiaires. Tandis que chacun occupait l’autre par ses paroles, l’homme de Dieu saisit des armes plus efficaces et s’approcha du saint autel pour offrir et supplier. Ceux auxquels il était permis d’assister aux divins mystères entrèrent dans l’église ; le comte attendait devant les portes.

38.

Les consécrations achevées et la paix donnée puis répandue dans le peuple, l’homme de Dieu, n’agissant déjà plus comme un homme, posa le corps du Seigneur sur la patène, le prit avec lui et sortit. Le visage ardent et les yeux enflammés, non plus suppliant mais menaçant, il aborda le duc par ces paroles terribles : « Nous t’avons prié et tu nous as méprisés. Lors d’une autre assemblée que nous avons déjà tenue avec toi, la multitude réunie des serviteurs de Dieu t’a supplié et tu l’as dédaignée. Voici que s’avance vers toi le Fils de la Vierge, tête et Seigneur de l’Église que tu persécutes. Voici ton juge, au nom duquel tout genou fléchit au ciel, sur terre et dans les enfers. Voici ton juge, entre les mains duquel ton âme tombera. Le mépriseras-tu lui aussi ? Le dédaigneras-tu comme ses serviteurs ? » Tous ceux qui étaient présents pleuraient et, appliqués à la prière, attendaient l’issue de l’affaire. Leur attente suspendue espérait je ne sais quelle intervention divine venue du ciel. Voyant l’Abbé s’avancer dans la véhémence de l’esprit et porter entre ses mains le très saint corps du Seigneur, le comte fut saisi d’effroi et se raidit. Ses membres tremblaient de peur et se dérobaient ; comme privé de raison, il roula à terre. Relevé par ses chevaliers, il retomba la face contre le sol. Sans parler à personne ni regarder personne, la salive coulant sur sa barbe et exhalant de profonds gémissements, il paraissait épileptique.

L’homme de Dieu s’approcha de lui, le poussa du pied tandis qu’il gisait incliné et lui ordonna de se lever, de se tenir debout et d’entendre la sentence de Dieu : « Voici présent l’évêque de Poitiers que tu as chassé de son Église. Va te réconcilier avec lui ; conclus avec lui l’alliance de paix dans un saint baiser et reconduis-le toi-même sur son siège. Donne satisfaction à Dieu, rends la gloire en réparation de l’outrage et rappelle à l’unité de la charité tous ceux qui sont divisés et en désaccord dans l’ensemble de ta principauté. Soumets-toi au pape Innocent et, comme toute l’Église lui obéit, obéis toi aussi à un si grand pontife élu par Dieu. »

Vaincu par l’autorité de l’Esprit Saint et la présence des saints sacrements, le comte n’osait ni ne pouvait répondre. Il courut aussitôt à la rencontre de l’évêque, le reçut dans le baiser de paix et, de la même main qui l’avait banni, le reconduisit sur son propre siège au milieu de l’exultation de toute la ville. L’Abbé s’entretint ensuite avec lui d’une manière plus familière et plus douce et l’avertit paternellement de ne plus se livrer à des entreprises si impies et si téméraires, de ne plus irriter la patience de Dieu par de tels crimes et de ne violer en rien la paix conclue.

39.

La paix ayant ainsi été rendue à toute l’Église d’Aquitaine, Gérard seul persévéra dans le mal. Mais peu après, le jour de la colère étant venu, il mourut misérablement dans sa maison. Puisque l’Écriture dit : « Il est un péché qui conduit à la mort ; ce n’est pas pour ce péché que je dis de prier », Gérard mourut soudain et impénitent, sans confession ni viatique, et rendit l’esprit qui sortait de son corps à celui dont il avait été le ministre jusqu’à la fin.

Ses neveux, qu’il avait élevés aux honneurs dans cette Église, trouvèrent son corps sans vie dans son lit et monstrueusement gonflé. Ils l’ensevelirent dans une basilique ; mais Geoffroy, évêque de Chartres et légat du Siège apostolique, l’en fit ensuite extraire et jeter ailleurs. Ses neveux furent eux aussi expulsés de cette Église. Toute sa descendance et toute sa plantation, arrachées jusqu’à la racine, partirent en exil à travers des royaumes étrangers en portant partout les plaintes suscitées par un si grand jugement.

Un si grand mal ayant été enseveli et le schisme de Gérard réduit en cendres, l’homme de Dieu retourna à Clairvaux dans une grande joie. Les frères se pressèrent autour de ses pieds et rendirent grâce à Dieu, qui ajoutait des aboutissements plus heureux à de bons commencements et glorifiait et exaltait partout l’humilité de son serviteur.

40.

Ayant obtenu quelque temps de repos, l’homme de Dieu s’occupa d’autres travaux. Se retirant dans une petite cabane entourée de treillis de pois, il décida de se consacrer seul aux méditations divines. Soudain, dans cet humble logement où il se tenait comme auprès de la crèche du Seigneur, se présentèrent à lui les chants d’amour et les mets des noces spirituelles.

Il considère avec effroi que cet Époux, le plus beau des enfants des hommes, que les anges eux-mêmes désirent contempler, ait aimé une épouse noire et décolorée par le soleil, et qu’il l’élève par une si haute louange, la déclarant toute belle et sans aucune tache. Il s’étonne aussi que l’épouse languisse d’amour et recherche avec soin quelle est cette charité dont les baisers sont plus doux que le vin, et vers la dégustation desquels l’âme, dans l’impatience de son désir, aspire avec tant d’ardeur. Bien que l’Époux élève l’épouse par de nombreuses louanges, il ne se donne pourtant pas entièrement à elle en toutes choses et ne s’accorde pas jusqu’à la pleine satiété à celle qui le désire : parfois cherché, il n’est pas trouvé ; retrouvé après de longs détours, il est retenu de peur qu’il ne s’enfuie. Bernard répandit longtemps son âme dans la méditation de ces réalités. En les exposant de multiples manières, combien il progressa lui-même en se nourrissant chaque jour de ces délices, et combien il nous fut utile en conservant par écrit les restes de la même bénédiction, cela est manifeste à ceux qui le lisent.

Chapitre VII - La cause du schisme romain heureusement conduite auprès de Roger, roi de Sicile

41.

Cependant, des lettres apostoliques appellent l’homme de Dieu, et les cardinaux le supplient de venir au secours de l’Église en peine. Ses études sont interrompues, et les travaux naguère poursuivis sans relâche ne sont plus repris qu’à intervalles, entre ses déplacements. Il ne lui reste aucun loisir : le serviteur de Dieu prie, médite, lit ou prêche.

Voyant qu’il était vain de faire valoir des excuses, il convoqua des frères venus de nombreuses contrées et, après avoir longtemps et profondément soupiré, leur parla ainsi : « Vous voyez, frères, dans quelles tribulations peine l’Église. Le parti de Pierre, écrasé par l’action de Dieu tant en Italie qu’en Aquitaine, n’enfante plus désormais : il avorte. Dans ces régions, les défenseurs du schisme ont été mis hors d’état de nuire. À Rome, une grande partie des nobles suit Innocent et beaucoup de fidèles lui sont favorables ; toutefois, craignant l’assaut d’une foule téméraire, ils n’osent confesser publiquement l’adhésion qu’ils lui ont promise. Pierre a pour conjurés des hommes perdus, qu’il a corrompus par l’argent ; retranché dans leurs forteresses, il ne représente pas la foi de Simon Pierre, mais les prestiges de Simon le Magicien. L’Occident étant soumis, il ne reste à combattre qu’un seul peuple.

« Tandis que vous prierez et pousserez vos acclamations, Jéricho s’écroulera ; lorsque, avec Moïse, vous tendrez les mains vers Dieu, Amalec, vaincu, prendra la fuite. Josué combat et, pour que le jour prolongé suffise à consommer la victoire, il commande au soleil de s’arrêter plus encore qu’il ne l’en prie : sa foi mérite tout ensemble l’obéissance du soleil et la victoire sur l’ennemi terrassé. Pendant que nous combattrons, prêtez-nous donc votre appui et implorez d’un cœur suppliant le secours du ciel. Faites ce que vous faites et demeurez au rang où vous êtes. Même si votre conscience ne vous reproche rien, ne vous estimez pourtant pas justes d’après votre propre jugement : Dieu seul juge ceux qu’il justifie, et même le plus parfait ignore le rigoureux examen du jugement divin.

« Souciez-vous peu d’être jugés par un tribunal humain, sans approuver ni vos propres jugements ni ceux d’autrui. Demeurez ainsi dans la crainte de Dieu : ne vous élevez jamais en jugeant quiconque et ne tombez pas dans de vaines préoccupations en vous souciant des jugements d’autrui ; mais, poursuivant chacune de vos tâches, estimez-vous des serviteurs inutiles. Il nous faut aller là où l’obéissance nous appelle. Quant à la communauté de cette maison et à votre garde, nous les remettons et les recommandons à Dieu, pour qui nous entreprenons ce labeur, pleins de confiance en sa clémence. »

42.

Après avoir ainsi parlé et donné sa bénédiction, il partit au milieu des larmes de tous. Reçu partout avec une grande révérence, il parvint enfin à Rome. Le seigneur Pape et les frères se réjouirent de son arrivée. Après avoir mis leurs conseils en commun, l’Abbé, tenant compte du cours des événements et de l’état des causes, s’engagea dans une autre voie. Il ne plaça son espérance ni dans les chars ni dans les chevaux, mais, s’entretenant avec certains hommes, il chercha à connaître les moyens dont ils disposaient et les dispositions de leurs partisans, afin de savoir si c’était l’erreur ou la malice qui les séduisait et leur faisait prolonger un si grand crime.

Il apprit par des entretiens secrets que les clercs du parti de Pierre, inquiets de leur propre sort, connaissaient certes leur péché, mais n’osaient revenir, de peur que, marqués d’une infamie perpétuelle, ils ne fussent tenus pour méprisables parmi les autres. Ils préféraient demeurer provisoirement dans cette situation, sous une apparence d’honneur, plutôt que d’être chassés de leurs sièges et exposés à la mendicité publique. Ceux qui appartenaient à la lignée de Pierre répondaient que personne ne pourrait plus leur faire confiance s’ils démembraient leur propre famille et abandonnaient celui qui était la tête et le seigneur de leur parenté. Les autres excusaient leur perfidie par un serment de fidélité, et nul ne donnait son suffrage à ce parti avec une conscience saine.

L’Abbé leur déclarait donc que les liens de l’impiété étaient sacrilèges, que les lois et les canons condamnaient les conspirations profanes et que celles-ci ne pouvaient être affermies par des serments ; les sacrements de la vérité ne pouvaient ni ne devaient soutenir le mensonge. Ceux qui pensaient qu’une chose illicite pouvait subsister sous la protection d’un serment étaient insensés, puisqu’il fallait annuler et dissoudre par l’autorité divine les pactes irréguliers, sous quelque prétexte de religion qu’ils eussent été sanctionnés.

À ces paroles et à d’autres discours de l’homme de Dieu, les hommes se détachaient de Pierre. Chaque jour, les rangs de ce parti se disloquaient et les liens se rompaient. L’âme de Pierre elle-même se consumait, car il ne pouvait douter que ses forces diminuaient de jour en jour tandis que celles d’Innocent grandissaient. L’argent avait manqué, l’ampleur de sa cour s’était flétrie, les services de sa maison s’étaient taris. Rares étaient les convives qui fréquentaient sa table ; les mets délicats avaient fait place à une nourriture plébéienne ; les vêtements de ses serviteurs étaient ternis par l’usure ; ses stipendiés étaient accablés de dettes, et le visage blême de toute sa maison annonçait une dissolution prochaine.

43.

Cependant Roger, roi de Sicile, le seul des princes qui refusât encore d’obéir au pape Innocent, envoya lui demander de lui dépêcher son chancelier Haimeric et l’abbé de Clairvaux. Il adressa la même demande à Pierre de Léon, afin que celui-ci déléguât auprès de lui Pierre de Pise, pris à ses côtés. Il disait vouloir connaître l’origine de cette dissension depuis longtemps endurcie et, une fois la vérité reconnue, ou bien corriger son erreur, ou bien confirmer sa sentence.

Mais sa démarche était trompeuse. Il avait entendu dire que Pierre de Pise était d’une éloquence accomplie et ne le cédait à personne dans la connaissance des lois et des canons. Il pensait que, si on lui donnait audience dans un consistoire public, ses déclamations rhétoriques pourraient écraser la simplicité de l’Abbé et lui imposer silence par la force des mots et le poids des raisonnements. Pour ne pas m’attarder, les deux partis vinrent à Salerne.

Mais déjà la vengeance avait combattu et devancé la machination d’un si grand crime. Le Roi, ayant préparé pour la guerre une armée innombrable contre le duc Rannulf, avait conduit ses troupes en armes dans la plaine. Or, voyant soudain le Duc s’avancer hardiment à sa rencontre, il prit peur et s’enfuit. Il livra son armée en déroute au pillage et au massacre et, d’innombrables soldats ayant été capturés ou tués, il enrichit malgré lui le Duc de dépouilles et l’éleva en gloire.

Tout cela lui arriva conformément à la parole de l’homme de Dieu. Lorsque le saint Abbé, le premier des hommes appelés, était arrivé, il avait trouvé le Roi établi dans son camp. Pendant de nombreux jours, il avait empêché les armées voisines d’engager le combat, avertissant le Roi : « Si tu entres dans la lutte, tu t’en iras vaincu et couvert de confusion. » Mais, lorsque l’armée du Roi se fut considérablement accrue, celui-ci, ignorant que l’issue d’une guerre ne dépend pas du nombre, dédaigna finalement d’écouter davantage le saint homme qui recherchait les voies de la paix.

44.

Bernard, quant à lui, exhorta par de puissantes paroles le duc Rannulf et l’armée des catholiques ; de même qu’il avait prédit la fuite au Roi, il leur promit la victoire et le triomphe. Il s’était retiré dans un petit village voisin et s’appliquait à la prière lorsque, soudain, on entendit les cris des fuyards et de leurs poursuivants. Rannulf poursuivait en effet par ce même lieu l’armée du Roi en fuite.

Un des frères qui se trouvaient avec l’Abbé sortit, rencontra un soldat et lui demanda ce qui était arrivé. Celui-ci, qui connaissait les lettres, répondit : « J’ai vu l’impie élevé bien haut et dressé comme les cèdres du Liban ; j’ai passé, et voici qu’il n’était plus. » Aussitôt après survint le Duc lui-même. Dès qu’il vit le moine, il sauta de son cheval, tout armé qu’il était, et se jeta à ses pieds : « Je rends grâce, dit-il, à Dieu et à son fidèle serviteur, car cette victoire nous a été accordée non par nos forces, mais par sa foi. » Puis, remontant à cheval, il poursuivit les ennemis.

45.

L’esprit du Roi ne fut pourtant pas corrigé par ce coup qui lui avait été infligé du ciel, et la tempête amassée par l’orgueil de son âme perverse ne s’apaisa pas. Après la fuite, les survivants étant revenus, il feignit l’allégresse, se para de l’appareil royal et, dans une cour entourée de soldats, ordonna que les deux partis fussent convoqués. Il instruisit d’abord Pierre, l’enflamma par la garantie de nombreuses promesses et lui commanda d’exposer les raisons de sa cause. Pierre s’efforça donc le premier de prouver que l’élection de son seigneur était canonique et appuya ses paroles de nombreux arguments tirés des lois et des canons.

Mais l’homme de Dieu, sachant que le royaume de Dieu ne consiste pas dans la parole, mais dans la puissance, répondit : « Je sais, Pierre, que tu es un homme sage et lettré. Plût à Dieu qu’un parti plus sain et des affaires plus honorables t’eussent occupé ! Plût à Dieu qu’une cause plus juste et plus heureuse t’eût pour défenseur ! Sans aucun doute, aucune éloquence ne pourrait faire obstacle à tes raisonnements lorsqu’ils sont fondés. Pour nous, hommes des champs plus accoutumés aux houes qu’aux plaidoiries des hommes de loi, nous garderions le silence que nous nous sommes imposé si la cause de la foi ne nous pressait. Mais la charité nous contraint maintenant à parler, car Pierre de Léon, avec ce seigneur pour soutien, lacère et déchire la tunique du Seigneur que, lors de la Passion, ni le païen ni le Juif n’osa déchirer.

« Il y a une seule foi, un seul Seigneur, un seul baptême. Nous ne connaissons ni deux seigneurs, ni une foi double, ni deux baptêmes. Pour commencer par les temps anciens, il n’y eut qu’une seule arche au temps du déluge. Huit âmes y échappèrent, tandis que toutes les autres périrent ; tous ceux qui furent trouvés hors de l’arche périrent. Nul ne doute que cette arche ne soit la figure de l’Église. Une autre arche vient d’être construite et, puisqu’il y en a deux, l’une des deux est nécessairement adultère et doit sombrer dans les profondeurs.

« Si l’arche que gouverne Pierre vient de Dieu, il faut que soit engloutie celle que gouverne Innocent. L’Église d’Orient périra donc, tout l’Occident périra ; la France périra, la Germanie périra ; les Ibères, les Anglais et les royaumes barbares sombreront dans les profondeurs de la mer. Les communautés religieuses de Camaldoli, de la Chartreuse, de Cluny, de Grandmont, de Cîteaux et de Prémontré, ainsi que d’innombrables autres assemblées de serviteurs et de servantes de Dieu, devront s’effondrer ensemble dans l’abîme sous une même tempête. Une meule d’âne attachée au cou, les évêques, les abbés et les autres princes de l’Église seront reçus par la mer dévorante où ils tomberont la tête la première. Seul de tous les princes du monde, ce Roger est entré dans l’arche de Pierre ; tous les autres étant mis à mort, sera-t-il seul sauvé ? Loin de nous la pensée que la vie religieuse du monde entier périsse et que l’ambition de Pierre, dont chacun sait quelle fut la vie, obtienne le royaume des cieux ! »

46.

À ces paroles, ceux qui étaient présents ne purent se contenir davantage : ils prirent en abomination la vie de Pierre de Léon aussi bien que sa cause. L’Abbé prit alors Pierre de Pise par la main, le releva et se leva lui-même : « Si tu m’en crois, dit-il, nous entrerons dans une arche plus sûre. » Comme il l’avait conçu depuis longtemps dans son esprit, il l’aborda par de salutaires avertissements et, avec le concours de la grâce de Dieu, le persuada aussitôt de retourner à Rome et de se réconcilier avec le pape Innocent.

L’assemblée dissoute, le Roi ne voulut pas encore obéir. Dans sa convoitise, il avait occupé le patrimoine de saint Pierre, très étendu dans les provinces du Mont-Cassin et de Bénévent, et il pensait pouvoir, grâce à de tels délais, extorquer aux Romains des privilèges qui lui permettraient désormais de transformer cet héritage en sa propriété légitime. Ainsi Hérode méprisa le Sauveur quand il le vit et, après l’avoir désiré absent, le méprisa présent. Ainsi le Dieu tout-puissant a donné aux hommes la gloire qu’il a reçue du Père ; il couvre d’ignominie ceux qui le méprisent et élève ceux qui se sont humiliés.

Or, un homme noble et très connu dans la ville de Salerne était malade. Les médecins, dont l’art et l’étude fleurissent particulièrement en ce lieu, échouaient à le guérir, et lui-même désespérait de leur secours. Quelqu’un lui apparut alors en songe pendant la nuit et lui fit savoir qu’un saint homme, efficace dans les guérisons, était arrivé à Salerne. Il reçut l’ordre de le chercher et de boire de l’eau dont celui-ci se serait lavé les mains. Il le chercha, le trouva, demanda de l’eau, but et recouvra la santé. La nouvelle se répandit dans toute la ville et parvint aux oreilles du Roi et de ses grands. Ainsi, avec la faveur de tout le peuple, tandis que seul le Roi persévérait dans sa malice, l’Abbé retourna à Rome. Il réconcilia avec l’Église Pierre de Pise, dont il a été question, ainsi que quelques autres, et les unit au pape Innocent.

47.

Le temps était venu où, la malice de l’Amorrhéen étant à son comble, l’ange exterminateur brandissait déjà son glaive. Passant devant les maisons dont le sang de l’Agneau avait imprégné le linteau, il parvint à celle de Pierre de Léon et n’y trouva pas le signe du salut. Il frappa donc le malheureux, qui ne mourut cependant pas sur-le-champ : un délai de trois jours lui fut accordé pour se repentir. Mais lui abusa de la patience de Dieu et mourut dans son péché, désespéré. Son corps fut emporté dans une pompe misérable, son cadavre enseveli dans un lieu caché ; jusqu’à ce jour, les catholiques ignorent où se trouve cette fosse.

Son parti établit à sa place un autre pape, moins par obstination dans le schisme que pour se réconcilier plus avantageusement avec le pape Innocent après un certain délai. Le Christ l’accomplit sans tarder par la main de son serviteur. En effet, ce ridicule pontife lui-même, héritier de Pierre de Léon, se rendit de nuit auprès de l’homme de Dieu ; celui-ci le dépouilla des insignes usurpés et le conduisit aux pieds du seigneur Innocent.

À cette nouvelle, la cité se réjouit dans l’allégresse ; l’Église fut rendue à Innocent et le peuple romain le vénéra comme son pasteur et son seigneur. L’abbé de Clairvaux fut tenu dans une admirable révérence ; tous le proclamèrent auteur de la paix et père de la patrie. Les hommes nobles l’accompagnaient lorsqu’il avançait, le peuple l’acclamait, les dames le suivaient, et tous s’empressaient de l’honorer.

Mais combien de temps supporta-t-il cette gloire ? Combien de temps jouit-il de la paix après un si long labeur ? Il ne consentit pas même à recevoir un jour pour une année. Toutes choses apaisées et réglées, on put à peine retenir cinq jours celui qui avait peiné pendant sept ans et davantage à réparer cette déchirure. À son départ, Rome l’accompagna ; le clergé le reconduisit, le peuple accourut et toute la noblesse lui fit cortège. On ne pouvait laisser partir sans une douleur commune celui qui était aimé d’un amour commun. Tous pleuraient derrière lui, lui demandaient de les bénir et se recommandaient à ses prières avec une entière dévotion.

48.

Après avoir obtenu d’Innocent la permission de partir et affermi la paix, l’homme de Dieu s’en retourna. Rapportant chez lui une joie immense, il fut reçu avec dévotion par les frères qui rendaient grâce. Pendant ce temps, à Rome, Innocent régla avec autorité ce qui devait l’être, tandis que des visiteurs affluaient de toutes parts. Les uns venaient pour leurs affaires, les autres seulement pour partager la joie commune. Des processions solennelles furent célébrées dans les églises ; les peuples, après avoir déposé les armes, accouraient pour entendre la parole du Seigneur.

Après tant de privations, la ville retrouva bientôt l’opulence. La paix, une fois affermie, ramena et rétablit ce que la discorde avait dispersé. Les solitudes furent labourées et les déserts s’engraissèrent. Chacun se reposa sous sa vigne et sous son figuier ; les veilles nocturnes cessèrent et, les portes demeurant ouvertes, toute crainte fut bannie.

Le moment venu, Innocent releva les ruines de l’Église, rassembla les exilés, rendit aux églises leurs anciens services et restitua aux expulsés les domaines dépeuplés ; il accorda en outre des dons appropriés. Il établit aussi, aux Eaux-Salviennes, un monastère en l’honneur de saint Anastase, martyr. Un monastère avait autrefois existé en ce lieu, mais il n’en restait alors que l’église, sans aucun habitant. Après avoir construit les bâtiments conventuels et restauré l’église, puis assigné pour la subsistance des maisons, des champs et des vignes, le seigneur Pape demanda et obtint que Clairvaux lui envoyât un abbé et une communauté de frères.

On envoya donc Bernard, autrefois vidame de l’Église de Pise, accompagné de frères religieux qui serviraient le Seigneur en ce lieu selon la Règle du bienheureux Benoît. Cette plantation prospéra rapidement ; des hommes du pays se joignirent à elle, et le nombre des serviteurs de Dieu se multiplia. Des pâturages appropriés à leur nourriture firent bientôt croître un nombreux troupeau.

Chapitre VIII - Les prélats de l’Église issus de Clairvaux ; l’insigne piété du comte Thibaud et sa grave tribulation

49.

De retour à ses études, le saint Abbé embrassa de nouveau l’épithalame qu’il aimait. Cependant, le parfum de sa vie religieuse se répandant partout, des frères furent invités de diverses contrées à fonder des monastères. Des maisons déjà fondées et établies se soumirent aussi à son autorité et adoptèrent les règles d’une discipline plus étroite. Des villes de diverses régions obtinrent également des évêques issus de cette communauté.

Rome, la première, fut ornée d’un souverain pontife. Palestrina eut Étienne, homme d’une parfaite modestie, et Ostie le grand Hugues. Dans la curie romaine elle-même, Henri et Bernard furent créés cardinaux, l’un comme prêtre et l’autre comme diacre. Près de Rome, Nepi refleurit aussi sous Hubert. En Toscane, à Pise, Baudouin resplendit, gloire de sa terre natale et grande lumière de l’Église. En deçà des Alpes, Amédée fut donné à Lausanne ; Garin à Sion ; Geoffroy à Langres ; Alain à Auxerre ; Bernard à Nantes ; Henri à Beauvais ; Girald à Tournai ; Henri à York. En Irlande se trouvaient deux évêques chrétiens par le nom comme en vérité. En Germanie, dans la ville de Coire, siégeait Algot, vénérable par sa sagesse, son âge et sa grâce.

Ces luminaires, pris à Clairvaux, illuminèrent de leur présence et de leur pur éclat les villes que nous venons de nommer. En faisant resplendir la gloire de la charge pastorale, ils devinrent pour les autres évêques des modèles de doctrine et de vie et, dans leur élévation, demeurèrent toujours humbles.

50.

Après la mort du pape Innocent et la disparition rapide de ses successeurs Célestin et Lucius, Bernard, dont nous avons dit qu’il avait été établi abbé de Saint-Anastase, devint pape de Rome et prit le nom d’Eugène III. Une sédition s’étant élevée dans le peuple, il secoua contre les querelleurs la poussière de ses pieds, les abandonna et vint en France. Tandis qu’à Rome ils se dévoraient, se mordaient et se consumaient les uns les autres, il attendit en paix que, fatigués des combats et accablés par leurs pertes, ils désirassent et réclamassent sa présence.

Entre-temps, après avoir célébré un concile à Reims, il visita humblement Clairvaux et offrit aux yeux des pauvres la gloire du pontificat romain. Tous s’émerveillaient de voir, à une telle hauteur, son humilité demeurer inébranlable et, sur un faîte si élevé, subsister la vertu de son saint propos. Ainsi l’humilité, associée à l’élévation, resplendissait extérieurement par la charge sans jamais se vider intérieurement de sa vertu.

Une tunique de laine adhérait à sa chair ; vêtu jour et nuit de sa coule, il marchait ainsi et se couchait ainsi. Au-dedans, il conservait l’habit du moine ; au-dehors, il se montrait pontife par ses manières et ses vêtements. Il accomplissait là une chose difficile, réunissant dans un seul homme les propriétés de personnages différents. On transportait avec lui des coussins brodés. Son lit, couvert de draps précieux, était entouré d’un rideau de pourpre ; mais, si l’on soulevait les couvertures, on trouvait, sous les étoffes de laine posées par-dessus, de la paille tassée et un amas de chaume. L’homme regarde le visage, Dieu voit le cœur ; lui-même avait cependant soin de faire le bien devant Dieu et devant les hommes.

Il s’adressa aux frères non sans larmes, mêlant à ses paroles des soupirs arrachés à son cœur ; il les exhorta et les consola, se montrant parmi eux comme un frère et un compagnon, non comme un seigneur ou un maître. La grande foule de ceux qui l’accompagnaient ne lui permettant pas de demeurer plus longtemps en ce lieu, il salua les frères, partit en dirigeant sa route vers l’Italie et parvint à Rome.

51.

Le saint homme écrivit pour ce même pape un livre d’une grande subtilité. Il y poursuivit, avec une pénétration très aiguë, l’examen de ce qui se trouvait autour de lui et au-dessous de lui, puis s’éleva jusqu’à ce qui était au-dessus de lui. Il disserta sur la nature divine avec une telle profondeur qu’il semble avoir été ravi jusqu’au troisième ciel, y avoir entendu des paroles qu’il n’est pas permis à l’homme de prononcer et avoir vu le Roi dans sa beauté.

Dans les réalités qui sont au-dessous de l’homme et autour de lui, il distingue avec une extrême finesse la communauté des mœurs, l’égalité de la nature, la diversité des charges, l’examen des mérites et l’appréciation des progrès ; à chacun, dans son ordre propre, il fait connaître la connaissance de soi. Pour ce qui est au-dessus de l’homme, il contemple les réalités célestes, non pas de la manière dont les considèrent les anges, toujours attachés à Dieu, mais de la manière dont un homme au cœur pur et à l’esprit sincère peut atteindre les réalités divines et conformer le sacerdoce temporel à la hiérarchie céleste. Dans l’armée du ciel, il est établi que les uns commandent aux autres et que les esprits chargés du ministère sont délégués à différentes fonctions sur un signe des puissances supérieures. Certains, qui se tiennent plus près de Dieu, reçoivent de lui ce qu’ils doivent faire connaître aux autres, soit pour l’accomplir, soit pour le comprendre. Lorsqu’un homme exige que l’on témoigne du respect à sa propre prélature, il faut donc que toutes choses soient rapportées à l’honneur de la puissance suprême. Car, si l’homme est soumis à l’homme et l’esprit à l’esprit, il convient surtout d’être soumis à Dieu, dont le don confère cette prééminence et dont l’enseignement permet à l’homme d’accéder tout ensemble à la connaissance de soi et, par la foi et l’espérance, à la contemplation divine dans la mesure qui lui a été accordée.

L’homme de Dieu dictait et, parfois, écrivait sur des tablettes de cire : il ne permettait pas que pérît ce que Dieu lui inspirait. Il apaisait les querelles des Églises et réglait d’un souffle bienveillant les appels importuns que suscitaient entre eux des clercs en désaccord. Parfois aussi, une réprimande plus sévère ramenait la tranquillité ; les tempêtes désenflant, ceux qui étaient venus devant lui en séditieux, débordant de bile en déclamations jaillissantes, repartaient pacifiés.

52.

Parmi les princes, le comte Thibaud s’attacha à lui plus que tous les autres. Traduisant son affection en actes, il mit sa personne et ses biens au service de Clairvaux et plaça son âme entre les mains de l’Abbé. Déposant sa hauteur princière, il se montra parmi les serviteurs de Dieu comme leur compagnon de service et non comme leur seigneur, disposé à obéir à tout ce que lui demanderaient les plus humbles membres de cette maison.

Il achetait donc des domaines, construisait des maisons, pourvoyait aux dépenses des nouvelles abbayes et assignait de l’argent partout où les serviteurs de Dieu étendaient leurs rejetons. Il ne bâtissait pas une seule maison, comme Salomon à Jérusalem : partout où des hommes portant cet habit s’établissaient, il s’employait à leur fournir le nécessaire, comme s’il préparait une demeure pour le Christ lui-même présent sur la terre. Il remit encore à la décision de l’homme de Dieu le soin de fournir, sur son ordre et pour l’œuvre de Dieu, des ressources à tous les indigents.

Voyant la promptitude d’âme du Prince, l’Abbé enflamma sa piété. Il voulut avant tout l’attacher aux frères dans la foi ; il lui conseilla d’édifier des temples immortels et de disposer ses aumônes avec assez de sagesse pour que, « toujours fécondes, elles enfantassent sans cesse de nouvelles aumônes grâce à des accroissements qui revivent et renaissent ». Il lui enseigna ensuite à prendre en toute manière pitié des indigents, que les aiguillons de la pauvreté harcelaient de tous côtés comme les piqûres des guêpes. Il l’exhorta à donner aux uns des vêtements et aux autres de la nourriture. Il lui conseilla aussi de visiter lui-même les hospices et de ne pas reculer devant la vue des malades : le bienfait de sa clémence serait doublé s’il les voyait et les réconfortait, s’il les consolait et les restaurait.

Humilier les oppresseurs des pauvres, défendre l’orphelin et la veuve, faire miséricorde et prêter, régler ses paroles dans le jugement, pourvoir à la paix de l’Église et comprendre la raison d’être du glaive : il lui enseigna tout cela comme les premiers éléments, lui faisant connaître le sommet de la charge princière et ce que l’on exige à bon droit du prince, à savoir qu’il s’applique à la louange des bons et au châtiment des méchants.

53.

Cet homme raisonnable reçut avec respect ces avis salutaires et d’autres semblables. Il transforma le luxe de sa cour et l’orgueil de son rang en humilité et en honorabilité. Nul n’osait, en sa présence, rien faire ni dire d’inconvenant. S’efforçant de lui plaire jusque dans ce domaine, ses gens, que ce fût d’un cœur feint ou sincère, imitaient souvent ce en quoi ils voyaient leur seigneur prendre plaisir.

Ceux qui l’approchaient le plus familièrement introduisaient donc auprès de lui les pauvres victimes d’une injustice, lui signalaient les malades étendus sur les places et tous ceux qui vivaient dans l’amertume et la misère. Lui-même se réjouissait de l’occasion qui lui était offerte d’exercer sa clémence et entourait d’une faveur plus grande ceux qu’il voyait davantage préoccupés de pareilles détresses.

Comme l’homme de Dieu ne permit à aucun des siens de demeurer à cette cour ni de s’y fixer pour cette œuvre, le Comte fit venir deux religieux de l’ordre de Prémontré et les préposa à ses aumônes. Ils avaient pour charge de parcourir les bourgs et les villages où il séjournait ; tant qu’il demeurait en ces lieux, il ordonna que les malades et les lépreux qui s’y trouvaient fussent abondamment nourris de sa propre table. Il institua aussi que d’autres pauvres reçussent par leur ministère de larges aumônes adaptées à leur situation, en nourriture ou en vêtements.

Il voulut que ces hommes eussent dans sa maison une autorité telle qu’ils pussent commander selon leur volonté aux échansons, aux boulangers, aux cuisiniers et aux autres serviteurs, et prendre ce qui leur plaisait. Nul ne devait oser les en empêcher ni rapporter au Comte qu’ils paraissaient prodigues en quelque chose. Mais ces hommes, qui craignaient Dieu et désiraient lui plaire autant qu’au Comte, ne diminuaient pas la magnificence du Prince, qui avait ordonné que la plénitude de la charité s’accomplît avec ses biens ; ils ne voulaient pas davantage se montrer ingrats envers Dieu en se révélant paresseux et avares, alors que la volonté de Dieu aussi bien que la bonté sans réserve du Prince leur commandaient d’être des dispensateurs prompts et disponibles.

Il leur appartenait encore de procurer un logement aux moines et aux religieux que diverses affaires conduisaient à la cour et de leur fournir le nécessaire, pris dans les réserves et le grenier du Comte. Pendant les rigueurs de l’hiver, ils transportaient aussi, en charges préparées, des vêtements pour les pauvres, des peaux, des manteaux à capuchon et des chaussures, sans oublier la graisse nécessaire ; ils distribuaient le tout aux indigents dans les villages.

Aucune œuvre de clémence ne manquait dans ce comté : tous les naufragés trouvaient un refuge sûr dans ce port. En temps de famine, le Comte ne vendit pas le blé au peuple comme Pharaon et ne soumit pas l’Égypte à sa servitude en lui distribuant des vivres. Mais, suivant le conseil plus divin du saint Abbé, comme d’un autre Joseph, il ouvrit gratuitement ses greniers aux indigents. Il n’épuisa pas le peuple en lui prenant son argent, ne circonvint pas les affligés par la ruse et, sans faire passer à lui le bien commun, n’accumula pas sur terre des trésors privés. Amassant plutôt un trésor dans le ciel, cet infatigable dispensateur distribua avec une grande allégresse l’argent et les vivres.

54.

Une terrible épreuve d’un très grand poids ne manqua pourtant pas de frapper cet homme qui aspirait aux biens célestes. Le Roi aussi bien que les princes l’attaquèrent ; la terre fut ébranlée et trembla. Comme si Dieu s’était irrité contre lui, presque tout ce qui lui appartenait fut livré aux déprédations et aux incendies des ravageurs. L’armée du Roi couvrit la face de la terre, et tout fut partout dévasté.

Il ne pouvait sans danger résister aux persécuteurs ni aller à leur rencontre : les siens l’avaient abandonné et l’attaquaient ouvertement ; ceux qui étaient restés se tenaient en embuscade au lieu de lui porter secours. De toutes parts, sa détresse était profonde, car il ne pouvait ni se garder chez lui ni prendre au-dehors les dispositions nécessaires, puisqu’il ignorait entièrement qui lui appartenait encore. Il se défiait absolument tant de la perfidie des transfuges que de la duplicité de ses propres gens.

Au milieu de ces angoisses, il se tourna vers le Seigneur et demanda du secours au ciel. Il fit appeler l’homme de Dieu, dont il suivait tout particulièrement le conseil et, sans désespérer de la miséricorde divine, reçut de lui cette réponse : « Dieu châtie tout fils qu’il accueille ; de telles corrections purifient ou éprouvent l’âme. Job fut plus glorieux lorsqu’il était assis sur son fumier qu’il ne l’aurait été si, entouré d’une armée, il était demeuré sans atteinte sur son trône. »

Le saint homme lui montra que Salomon avait péché dans le repos et que, faisant mauvais usage du bien de la paix, il avait glissé dans les vices, tandis que David, son père, était demeuré dans la grâce lorsque son fils Absalom le persécutait et que tout Israël avait pris les armes contre lui. Il lui fit encore connaître comment Satan avait souffleté l’Apôtre lui-même et comment celui-ci, demeuré inébranlable dans cette tribulation, avait mérité d’entendre que la puissance s’accomplit dans la faiblesse ; dans la vie présente, la prospérité nous rend plus indolents, et l’adversité plus circonspects.

55.

À ces paroles, le vénérable Comte reprit magnifiquement courage. Il ordonna que l’on apportât sans aucun délai deux vases d’or d’un poids immense et d’un travail admirable. Ils renfermaient des pierres très précieuses et son oncle maternel, Henri, roi des Anglais, avait coutume, lors de la solennité de son couronnement, de les faire placer sur la table devant lui pour étaler sa richesse et sa gloire. Arrachant de son cœur le plaisir qu’il trouvait dans de tels objets, le Comte fit extraire les pierres de leurs montures ; il ordonna de briser l’or afin qu’il fût vendu et que, grâce au prix obtenu, fussent fondés des tabernacles plus chers au Seigneur que l’or et la topaze.

Amalec ne cessait pourtant pas de harceler Israël. Mais Moïse, les mains levées vers le ciel, remporta la victoire. Lorsque les ennemis se retirèrent, le saint Abbé, médiateur plein de sollicitude, tandis que les frères criaient vers Dieu et pleuraient chez eux, fit irruption entre les lignes de bataille. Au temps de la colère, il devint réconciliation ; les plaidoyers divins intervenant, les tempêtes s’apaisèrent, le calme revint entre le Roi et le Prince, ainsi que la sérénité tant désirée de la paix.

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